Escroquerie intellectuelle. Le rapprochement des autorités britanniques de l'intégration européenne est sans doute lié en premier lieu aux répercussions que la crise financière mondiale exercera automatiquement sur le modèle économique de leur pays. Le Premier ministre et le ministre des «activités productives» estiment que ce modèle doit s'orienter vers un meilleur équilibre entre la production des biens et l'activité financière (voir cette rubrique d'hier). Le cadre européen est indispensable à cet effet. Quant à l'adhésion à l'euro, elle avait déjà été envisagée par Tony Blair. Aujourd'hui, elle rentre explicitement dans les projets des autorités des deux autres États membres qui ne participent pas à l'euro tout en remplissant les conditions pour le faire: le Danemark, qui avait obtenu un opting out, et la Suède, qui ne s'engage pas dans la bande maximale de fluctuation dans le but de justifier juridiquement sa non-participation.
La polémique autour de l'euro prend parfois le caractère d'une véritable escroquerie intellectuelle à l'égard des opinions publiques. Les eurosceptiques s'efforcent depuis toujours de tromper les citoyens en inventant des effets pervers de la participation à la monnaie unique, même dans des États membres où elle représente le seul rempart contre les dévaluations perpétuelles et les désordres monétaires. En France, les personnalités qui dénonçaient au départ la faiblesse de l'euro par rapport au dollar sont les mêmes qui ont déploré ensuite sa force excessive. C'est de la mauvaise foi à l'état pur ; relues aujourd'hui, leurs élucubrations se situent à mi-chemin entre le ridicule et l'ignoble. Mais les peuples en sont parfois influencés.
Danemark et Suède préparent leur entrée dans la zone euro. À présent, aussi bien à Copenhague qu'à Stockholm, les autorités ont surmonté les réticences psychologiques (voir notre bulletin n° 9773). Le Premier ministre danois Anders Fogh Rasmussen a indiqué l'année 2011 comme échéance pour un référendum sur l'entrée dans la zone euro, en expliquant: « L'euro garantit la stabilité économique et politique en Europe ; les troubles financiers actuels rendent évident que le Danemark doit rejoindre l'euro. Le coût de rester dehors est clair », car on ne peut pas influencer des décisions auxquelles on ne participe pas. Le Danemark a été obligé, pour enrayer la dégringolade de sa monnaie sur les marchés financiers, d'augmenter les taux d'intérêt au moment où partout ailleurs ils sont en baisse afin de soutenir l'activité économique. En Suède, un ministre a fait valoir des arguments analogues, en soulignant qu'un sondage récent indique un fléchissement important de l'opposition à l'euro dans l'opinion publique (même si un parti de la coalition gouvernementale justifie ses réserves en affirmant que les « Suédois ne sont pas encore prêts »).
Essentiel pour les Britanniques. Le Royaume-Uni est en principe dans une situation moins désagréable, car il participe aux réunions au Sommet entre les pays de l'euro, au point que, selon un observateur, M. Sarkozy a de fait mis sur pied « un Eurogroupe avec la Grande-Bretagne come invité permanent ». Sur un plan général, il est évident que l'Europe aurait encore davantage de poids au niveau mondial si le Royaume-Uni, la Suède le Danemark entrent dans la zone euro. Pour les Britanniques, en faire partie deviendra essentiel si les Sommets de l'euro évoluent vers une sorte de gouvernement économique européen, comme M. Sarkozy le préconise.
Les évolutions futures dépendent évidemment de la volonté du peuple britannique, à qui il reviendra en définitive de choisir. Si l'opinion publique n'évolue pas, le Royaume-Uni restera en marge de la construction européenne, dans sa position traditionnelle d'euroscepticisme. La monnaie ne représente qu'un aspect. Certaines convictions, enracinées à l'époque où le Commonwealth représentait en lui-même une puissance mondiale, devraient évoluer. Prenons l'exemple de l'agriculture: les Britanniques ne produisaient pas leur alimentation mais ils l'importaient du Canada, de l'Australie, de l'Inde, de la Nouvelle-Zélande, en exportant en échange leurs produits industriels. Maintenant, ces pays fabriquent eux-mêmes leurs produits industriels, ou bien ils les importent d'autres sources: des États-Unis, de Chine, d'Allemagne et d'ailleurs. En même temps, l'Europe comme ensemble a besoin de son autonomie alimentaire, donc de conserver et développer son agriculture ; le Royaume-Uni devrait l'accepter et participer à l'entreprise.
Avancer avec qui le souhaite. Si le peuple britannique ne suit pas, l'UE s'inclinera ; mais elle ne renoncera pas à ses ambitions. L'époque est finie où l'Europe pouvait attendre les retardataires, en les implorant et les cajolant. L'Europe unie sera construite par ceux qui la considèrent comme indispensable et bénéfique. Celui qui ne souhaite pas y participer et n'en comprend pas l'exigence, gardera les droits acquis mais restera en marge des réalisations nouvelles. Tout ce qui arrive dans le monde prouve que l'Europe unie est une nécessité. Chacun a le droit de choisir, pas celui de bloquer ceux qui veulent avancer.
(F.R.)