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Bulletin Quotidien Europe N° 9656
Sommaire Publication complète Par article 34 / 35
SUPPLEMENT HEBDOMADAIRE /

*** HERVE DE CARMOY: L'Euramérique. Presses Universitaires de France (6 av. Reille,
F-75014 Paris. Tél.: (33-1) 58103100 - Internet: http://www.puf.com ). Collection "Quadrige". 2007, 181 p., 14 €. ISBN 978-2-13-056486-7.

Cet essai intrigue, surprend et intéresse. Intrigue car son auteur y donne rendez-vous où rares sont ceux qui savaient pouvoir l'attendre. La plupart des personnes ne connaissent de Hervé de Carmoy que les traces, nombreuses, que son parcours professionnel lui a valu de laisser dans la presse, essentiellement économique et financière. Avoir été le patron de plusieurs grandes banques ne prédispose pas, en principe, à figurer un jour dans les pages réservées aux penseurs politiques - et même, en l'occurrence, géopolitiques. Surprend ensuite car ce même parcours aurait pu le conduire à arpenter en toute bonne conscience les espaces de la mondialisation triomphante en se rangeant, comme beaucoup, dans la cohorte de ceux qui ne veulent en voir que les retombées positives. Or, Hervé de Carmoy porte, tout au contraire, un regard lucide et accusateur sur la course d'un bateau ivre, car privé de capitaines en mesure d'infléchir sa course alors que de très gros grains menacent désormais l'humanité tout entière. Intéresse enfin car, non content de délivrer un diagnostic que son expertise rend difficilement contestable, Hervé de Carmoy trace des pistes qui procèdent des balbutiements visionnaires de l'Europe communautaire.

Pour l'auteur, le problème de la planète est d'être habitée par sept milliards d'êtres humains "gouvernés par des représentations datant d'époques révolues". Dans ce contexte, la mondialisation triomphe. "Aujourd'hui, une entité unique, immatérielle, non localisable, gouverne avec une force déterminante à la fois les stratégies des puissants et les actes individuels les plus insignifiants", constate l'auteur pour qui "une réalité empirique, (…) qui n'a ni forme, ni personne morale", gouverne aujourd'hui le fonctionnement de l'humanité. Cette "empirie", c'est-à-dire l'empire de cette force éminemment empirique, "est le dernier empire", le premier à couvrir le globe tout entier. Faut-il s'indigner de l'avènement de "cet empire sans empereur" ? Non car il est porteur d'une promesse d'efficacité et de fertilisation collective. Oui car la mondialisation, fondée sur des logiques compétitives engendrant des rivaux, "ne correspond plus aux intérêts supérieurs de l'étape qui vient, celle de la mondialité", à savoir de la prise de conscience de "notre embarquement collectif sur un fragile vaisseau spatial" qui, seul, assure la vie. Or, alors que la mondialité se perçoit "par des pauvres, des migrants, des malades, des populations déplacées ou massacrées, des espèces condamnées, des espaces dévastés, des éléments pollués", le train fou continue à foncer: "le milieu remuant des maîtres du monde, fringants de mondialisation réussie, n'a guère de mal à les ignorer. Il poursuit sa course hilare". Pire, il laisse à "quelques conquistadors" détenteurs de la rente pétrolière la possibilité de s'affranchir en toute impunité de l'indispensable solidarité sans laquelle la mondialité se dégradera inexorablement en poudrière définitivement mortifère.

Dans ce contexte, que faire ? Le problème, observe l'auteur, est que les forces qui, de plus en plus, mènent le monde échappent à l'emprise des Etats-nations, ce qui appelle une véritable révolution des mentalités: "D'une communauté internationale formée d'Etats réputés indépendants, ne consentant à s'entendre qu'autant qu'ils le jugent avantageux, on aurait tout avantage à passer à l'idée inverse. Nous devons privilégier une cause commune trouvant son assise dans l'intérêt vital des individus et de l'espèce". En clair, l'auteur invite les Etats à utiliser leur puissance et l'ascendant qu'ils exercent sur leurs citoyens afin de gérer le monde du point de vue de l'intérêt général, non plus en faveur de leur seule communauté nationale, considérée comme indépendante. C'est évidemment là que la "conversion" opérée en Europe voici soixante ans peut être source d'inspiration - même si, précise l'auteur, "il faut faire vite si on espère en tirer un modèle, parce que devant les tribulations de la concurrence mondiale, on voit se détricoter ce manteau magique que secouent çà et là des démagogies nationales".

Le contre-exemple à ne pas suivre est celui offert par les Etats-Unis de George Bush. Toutefois, c'est pourtant sur la conjonction des visées universalistes des Etats-Unis et de l'Europe, sur les valeurs qu'elles partagent en dépit de leurs différences d'approche, sur leur "identité commune, issue des Lumières", que l'auteur discerne la possibilité d'une sortie par le haut de la crise existentielle qu'endure le monde. Celui qui est aujourd'hui vice-président européen de la Commission Trilatérale invite les Américains à surmonter leur "crise de narcissisme blessé", les Européens leur "déni mélancolique" pour donner vie, ensemble, à l'Euramérique, à savoir un nouveau modèle d'alliance qui repose sur les échanges commerciaux, le savoir, la gestion démocratique, le loisir, la recherche de sens et la solidarité. De manière très concrète, il leur propose de créer un Comité d'action (clin d'œil au dernier combat de Jean Monnet) pour l'énergie et l'environnement, soit les "équivalents structurels et structurant", aujourd'hui, de ce qu'ont été, hier, le charbon et l'acier… Un projet utopiste ? Très certainement, d'autant que l'auteur se garde bien d'aborder la question des institutions à imaginer. Pour autant, les Européens sont bien placés pour savoir, d'expérience, que les utopies ne sont pas vouées fatalement à l'échec. Dès lors, pourquoi refuser l'invitation à la réflexion de Hervé de Carmoy ?

Michel Theys

*** JEAN-PAUL MARTHOZ: La liberté, sinon rien. Mes Amériques de Bastogne à Bagdad. Editions Grip (70 rue de la Consolation, B-1030 Bruxelles. Tél.: (32-2) 2418420 - fax: 2451933 - Courriel: admi@grip.org - Internet: http://www.grip.org ) et Enjeux internationaux & locaux (10 rue du Patronage, B-1476 Houtain-le-Val. Courriel: enjeux-internationaux.org - Internet: http://www.enjeux-internationaux.org ). Collection "Les livres du Grip", n° 292-2945. 2008, 413 p.. ISBN 2-87291-024-7.

Journaliste belge de talent, Jean-Paul Marthoz brosse, dans cet ouvrage très personnel, une grande fresque des Etats-Unis et de leurs relations avec le reste du monde, de la bataille héroïque de Bastogne - qui "relève de l'histoire la plus lumineuse de l'Amérique" - à celle de Bagdad qui, "fondée sur la manipulation et le mensonge, (…) a renforcé le mal qu'elle prétendait combattre - le terrorisme - et meurtri la démocratie". Au fil des pages, l'auteur s'emploie à montrer que les Etats-Unis ne se résument pas à la parenthèse Bush, mais ont de tous temps compté des "liberals" qui se battent pour les libertés, la justice sociale, le rôle actif de l'Etat et la coopération internationale. Des personnes et des idées qui, si elles s'imposaient, permettraient de nouer un partenariat entre égaux par-dessus l'Atlantique, à charge pour l'Europe de se mettre alors à niveau. (MT)

*** ZAKI LAÏDI: The Normative Empire. The Unintended Consequences of European Power. Garnet Network of Excellence (56 rue Jacob, F-75006 Paris. Tél.: (33-1) 58717000 - fax: 58717091 - Internet: http://www.garnet-eu.org ). Collection "Garnet Policy Brief", n° 6. 2008, 8 p..

L'Europe domine-t-elle le monde ? Cette question, a priori fantasque, a été mise sur la table en octobre dernier par le Wall Street Journal qui dénonçait "l'intention de l'Europe d'imposer ses règles au reste du monde en tirant avantage du dynamisme de son marché interne". Avec cette brève étude, Zaki Laïdi, chercheur au centre d'Etudes européennes de Sciences Po et professeur au Collège d'Europe, a tenté de vérifier cette affirmation. Trois questions sont posées: pourquoi l'Europe favorise-t-elle les normes comme mode d'influence, pourquoi son influence normative est-elle devenue globale et, enfin, quels sont les principaux domaines d'externalisation des normes européennes. En fin d'article, l'auteur propose également trois scénarios possibles pour l'avenir politique de l'Union. Il y écarte la thèse d'un renforcement de sa puissance au détriment des Etats-membres, à laquelle il préfère une combinaison entre l'Union comme puissance d'influence sur le reste du monde (comme on a pu le voir avec la prise en compte des problèmes environnementaux, par exemple) et comme puissance vouée à rester fragmentée. Un article instructif. (TBa)

*** STEPHAN GRILLER (sous la dir. de): At the Crossroads: The World Trading System and the Doha Round. Springer-Verlag (P. O. Box 89, 4-6 Sachsenplatz, 1201 Vienne. Tél.: (43-1) 3302415-0 - fax: 3302426 - Internet: http://www.springer.com ). Collection "European Community Studies Association of Austria Publication Series", n° 8. 2008, 409 p., 87,95 €. ISBN 978-3-211-22403-8.

Les lecteurs de l'Agence Europe sont parfaitement au courant des difficultés persistantes rencontrées par le Cycle de Doha. Cet ouvrage prolonge une conférence qui avait été organisée en Autriche après l'échec de la conférence ministérielle de l'Organisation mondiale du commerce à Cancún, à la fin de l'été 2003. La plupart des contributions éclairent l'état des négociations telles qu'elles se présentaient en 2004, mais elles ne sont pas obsolètes pour autant puisque, pour l'essentiel, les progrès enregistrés depuis s'avèrent à tout le moins limités. Quelles étaient les causes réelles de l'échec de Cancún? Où en est désormais l'OMC ? Subsiste-t-il une petite chance d'atteindre les objectifs ambitieux de l'Agenda pour le développement de Doha ? Telles sont les questions qui servent de trame à cet ouvrage collectif qui met à nu les divergences de vues entre les grands acteurs commerciaux traditionnels, les pays dits émergents et les pays en développement. Sur cette toile de fond événementielle, des juristes et des économistes abordent des sujets pointus ayant trait, par exemple, au manque de coordination entre les différents accords conclus dans le cadre de l'OMC ou au fait que certains différends sont parfois réglés sur la base de dispositions échappant au cadre du droit émanant de cette organisation, ce en raison de la présence de normes conflictuelles en son sein… Des contributions portent également sur le protectionnisme, sur les barrières à l'importation et sur certains point où règles de l'OMC et de l'Union sont en désaccord. Dans la deuxième partie de l'ouvrage, c'est une question plus large - et, politiquement, plus lourde de sens - qui est abordée: l'OMC dispose-t-elle réellement de la légitimité requise pour brandir l'étendard du développement dans le monde ? Avec des auteurs qui, dans ce contexte, discutent aussi la question pour le moins actuelle du rôle et de l'avenir à reconnaître à l'agriculture, tant dans la perspective des pays en développement que du point de vue européen. Le thème de la propriété intellectuelle est abordé dans le même esprit. (NDu)

*** STEPHAN KEUKELEIRE, JENNIFER MACNAUGHTAN: The Foreign Policy of the European Union. Palgrave Macmillan (Houndmills, Basingstoke, Hampshire RG21 6XS, UK. Tél.: (44-1256) 329242 - fax: 842084 - Courriel: mdl@macmillan.co.uk - Internet: http://www.palgrave.com ). Collection "The European Union Series". 2008, 374 p., 21,99 £. ISBN 978-1-4039-4722-2.

Cet ouvrage propose une étude approfondie de la politique étrangère de l'Union européenne à partir, entre autres, d'événements récents tels que la guerre en Irak et le(s) dernier(s) élargissement(s). Les auteurs commencent par identifier les changements intervenus dans l'affirmation de l'Union sur la scène internationale au tournant du XXIème siècle, afin d'en dégager les lignes de force. Ils présentent ensuite un historique depuis la Seconde Guerre mondiale, ce qui leur vaut de montrer combien les discussions d'aujourd'hui sont liées aux arguments d'hier. Dans les chapitres suivants, ils examinent le système de prise de décision en la matière, ainsi que le comportement des acteurs. A ce propos, les intérêts différents des Etats membres ne sont pas occultés, ni le fait que ces visions nationales diversifiées alimentent régulièrement le "manque de volonté politique". Par la suite, les auteurs se penchent plus spécifiquement sur la Politique étrangère et de sécurité commune et sur la Politique européenne de sécurité et de défense, passant méthodiquement en revue leurs instruments, les thèmes prioritaires et les activités militaires que l'Union a amorcées. Stéphan Keukeleire et Jennifer MacNaughtan envisagent ensuite l'impact dans les pays tiers des exigences posées par l'Union par le biais de ses actions - les accords de commerce ou de coopération, par exemple - et de ses politiques environnementale, énergétique, sanitaire, antiterroriste… Après avoir jaugé l'action de l'Union dans les Balkans, en Europe orientale et au Proche-Orient, les auteurs analysent enfin ses rapports avec la Russie, la Chine et les Etats-Unis, ponctuant leur travail par une appréciation du choix posé par l'Union en faveur du multilatéralisme. (NDu)

*** STEVEN BLOCKMANS: Tough Love. The European Union's Relations with the Western Balkans. T.M.C Asser Press (20-22 R.J. Schimmelpennincklaan, 2517 JN La Haye. Tél.: (31-70) 3420300 - fax: 3420359 - Internet: http://www.asser.nl ). 2007, 421 p.. ISBN 978-90-6704-258-1.

Consacré aux pays des Balkans de l'ouest (Croatie, Macédoine, Albanie, Serbie, Bosnie-Herzégovine, Monténégro et Kosovo), cet ouvrage est un outil complet - et très bien construit - d'analyse de la dépendance de ces pays à l'égard de la communauté internationale. Tout part d'une présentation de la région et des défis auxquels elle fait face, dans laquelle l'auteur développe notamment sa thèse - fil rouge de l'ensemble de l'ouvrage - selon laquelle "de toutes les organisations internationales qui sont actives dans les Balkans de l'ouest, l'Union européenne possède la plupart des mécanismes et les capacités politiques nécessaires pour affronter le défi que la région va représenter dans les prochaines années". Un chapitre est ensuite entièrement consacré à une analyse critique de l'action menée par chacune des grandes organisations internationales (Onu, Otan, OSCE et Conseil de l'Europe), où l'auteur déplore entre autres un "manque de volonté politique", ainsi qu'un manque de synergies et de ressources. Vient ensuite la partie plus spécifiquement européenne de l'ouvrage, divisée en quatre chapitres: histoire des relations entre l'Union et l'ex-Yougoslavie, impact sur le développement de la Politique étrangère et de sécurité commune, application du principe de conditionnalité, ainsi qu'une liste de "recommandations pour le renforcement du rôle de l'Union européenne dans les Balkans de l'ouest". Dans ce dernier chapitre, l'auteur, tout en rappelant les mérites de l'action européenne et en soulignant la nécessité symbolique et stratégique d'un leadership de l'Union sur le terrain, prend un ton plus engagé et pointe ouvertement les défis à relever: établissement de communautés autonomes, création de structures institutionnelles démocratiques qui garantissent la "règle de droit" plus que "le droit du législateur", stabilisation macro-économique et libéralisation, mesures adaptées aux spécificités régionales et locales... Selon lui, une approche globale à l'égard de la reconstruction et de la réconciliation est la clé des efforts destinés à stabiliser la région. "Tough Love" constitue sans aucun doute un ouvrage essentiel, cernant de manière très efficace les problèmes de la région et les solutions pouvant contribuer à y remédier. (TBa)

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