Bruxelles, 06/05/2008 (Agence Europe) - Invité de la commission du développement du Parlement européen, Jeffrey Sachs, conseiller spécial du secrétaire général des Nations Unies, Ban Ki-Moon, a plaidé énergiquement, le 5 mai à Bruxelles, pour une aide pragmatique et directe aux petits agriculteurs d'Afrique et pour l'abandon des programmes de production des biocarburants, y compris en Europe. Ce sont là, selon lui, des moyens incontournables pour sortir de la crise alimentaire mondiale provoquée par la flambée des prix des denrées alimentaires.
L'impact de cette envolée des prix sur les pays en développement était l'un des thèmes de débat. Josep Borrell (PSE, espagnol), président de la commission parlementaire, l'a introduit en insistant sur la nécessité de distinguer entre la réaction d'urgence requise par une situation d'urgence bien réelle, et les solutions structurelles tout aussi nécessaires, « permettant de s'attaquer au problème de fond, surtout en Afrique ».
Evoquant devant la presse la combinaison de facteurs à l'origine de la crise actuelle, Jeffrey Sachs a prôné un éventail de solutions. A très court terme (six mois), il convient, selon lui, de garantir le financement de l'aide humanitaire d'urgence, et à plus long terme (six mois à cinq ans) de faire face aux problèmes structurels de l'offre via un financement « permettant aux petites exploitations agricoles, en Afrique et ailleurs, d'accroître leur production ». Cette aide à la production locale par la fourniture d'engrais, de semences, d'aide à l'irrigation, qui représente actuellement 1/10ème de l'aide alimentaire, permettrait de faire passer la production de céréales de 1 tonne par hectare à 2 à 5 tonnes par hectare. Et M. Sachs d'expliquer: « Un grand nombre de gouvernements en Afrique ont des projets. Ils nous demandent un financement urgent. Je pense que ces mesures auraient des effets à très court terme. C'est de surcroît une aide que nous pouvons surveiller de près. Le doublement de la production au Malawi en seulement trois saisons de récoltes (2005 -2008) est un succès. J'invite l'UE à suivre ce type de logique. C'est mon message essentiel ».
Mais il faut également « réduire immédiatement et significativement » tous les programmes de production de biocarburants qui, s'ils pouvaient s'expliquer à un moment où les prix des denrées alimentaires étaient moins élevés, ne se justifient plus aujourd'hui en ces temps de pénuries. Jeffrey Sachs déplore qu'aux Etats-Unis, aujourd'hui, un tiers de la production de maïs soit destiné aux « réservoirs d'essence ».
A plus long terme, il convient impérativement de s'orienter vers une amélioration des variétés et d'investir dans la recherche sur des variétés plus résistantes à la sécheresse et au changement climatique. « Or, curieusement, la recherche agricole a été sensiblement réduite aux Etats-Unis, et d'autres coupes sont prévues au moment justement où on aurait tellement besoin d'investir davantage », regrette le conseiller spécial de l'ONU.
Invité à réagir aux vives critiques formulées par le président sénégalais Abdoulaye Wade à l'égard de la FAO (« C'est l'institution FAO qui doit être mise en cause. La situation actuelle est largement son échec. Cette institution aux activités dupliquées par d'autres, apparemment plus efficaces, est un gouffre d'argent. Il faudrait la supprimer », a déclaré M. Wade dans un discours prononcé le 4 mai), Jeffrey Sachs a répété que la clé réside dans un programme pragmatique pour l'alimentation, un mécanisme direct entre donateurs et agriculteurs les plus pauvres. « L'argent ne doit pas passer par les Nations Unies, mais par un mécanisme transparent, à Bruxelles, à Rome ou ailleurs. L'idée n'est pas de créer un fonds des Nations Unies mais un mécanisme d'acheminement rapide de l'aide pour les fermiers les plus pauvres ». Car, selon M. Sachs, le vrai problème, c'est l'extrême pauvreté de l'agriculteur qui n'a pas accès aux technologies de base utilisées par tous les paysans du monde et qui lui permettraient de s'extraire de la pauvreté. Jeffrey Sachs a, au passage, critiqué la Banque mondiale pour avoir encouragé les pays en développement à produire pour l'exportation, quitte à négliger leur agriculture aux fins de l'autosuffisance alimentaire.
Interrogé sur le point de vue de la Commission européenne selon lequel ce sont les programmes américains de production de biocarburants qui ont largement contribué à la flambée des prix alimentaires, l'impact de la production européenne étant marginal, M. Sachs a répondu: « C'est vrai que le programme américain est le plus vaste, mais aucun programme n'a de pertinence aujourd'hui. Il faut tous les revoir au regard des nouvelles conditions sur le marché. Il faut axer la recherche sur les biocarburants qui n'entrent pas en concurrence avec les produits alimentaires, comme l'éthanol cellulosique, par exemple ».
Josep Borrell a précisé qu'en Europe moins de 2% de la production totale de céréales sont utilisés par l'industrie des biocarburants, un chiffre sans comparaison avec le pourcentage américain (30% de la production de maïs). « C'est pourquoi au Parlement, le débat s'oriente vers le maintien de l'objectif de 10% de biocarburants durables de deuxième génération à l'horizon 2020. Pour passer à la deuxième génération, il faut bien passer par la première génération ! Nous sommes dans une période de transition. Le débat va se poursuivre », a-t-il ajouté. L'impact de la flambée des prix alimentaires sur les pays en développement a déjà fait l'objet d'un débat lors de la dernière session plénière du Parlement (EUROPE n°9648). Une résolution sera adoptée le 22 mai à Strasbourg. (A.N.)