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Bulletin Quotidien Europe N° 9637
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

Tentative imprévue de ressusciter le projet initial d'Union de la Méditerranée - La France doit choisir

Qui refuse de comprendre ? La tentation subsiste en France de ne pas tenir compte de l'évolution du projet d'Union pour la Méditerranée et de ressusciter le projet irréaliste initial. Le déroulement du Forum de Paris de la fin mars le prouve. Le compte-rendu de Fathi B'Chir, publié dans notre bulletin n° 9633, impartial comme il se doit, est clair et la «déclaration de Paris» adoptée à cette occasion est instructive.

La banalité de la rhétorique. J'ai lu avec attention le texte intégral de l'allocution d'ouverture de Jacques Attali, plus une interview d'Henri Guaino, élaborateur du projet initial. M. Attali, esprit vif et débordant d'idées, a une faiblesse: s'exprimer même sur les sujets qu'il n'a pas eu l'occasion d'approfondir. Il s'est livré à cette occasion à un exercice rhétorique dense de références culturelles et historiques, plus une suggestion opérationnelle: taxer le trafic maritime de la mer Méditerranée. Il a évoqué ses idées sur l'importance des nomades dans l'histoire de la civilisation (ils ont inventé les villes, ce qui est évident, mais aussi la roue, le cheval, l'écriture, la sidérurgie, la porcelaine et l'agriculture), et sur les inventions fondamentales des Méditerranéens: le monothéisme, l'économie de marché, l'idée démocratique et l'alphabet. Il a ajouté ses propres convictions politiques: « Chacun reconnaît que l'économie de marché, lorsqu'elle est laissée à elle-même, conduit au désastre, aux inégalités, aux injustices, qu'elle conduit à donner la primauté à la spéculation, au désordre et à l'absence de gouvernance (…). Sans système d'organisation globale, la démocratie elle-même n'est qu'une mystification. Chacun reconnaît aussi que les différentes sources de monothéisme sont aussi des sources de violence.» Ces prémisses lui ont offert l'occasion de juger la coopération euro-méditerranéenne: « Tout ce qui a été fait avec le processus de Barcelone a été un échec.» Ses suggestions pour l'avenir auraient pu être rédigées par un étudiant: ne pas renoncer à l'utopie ni au projet de marché commun euro-méditerranéen ; développer le système portuaire de la côte Est (je pense à Gaza, je pense au Liban, je pense à Israël qui auront tant à faire ensemble pour développer le grand port de l'Est) ; faire de la Méditerranée une mer respectable, une mer propre ; créer des institutions capables de faire régner le droit en Méditerranée. Comment financer le tout ? Par la taxation du transit maritime, déjà citée.

J'ai insisté au-delà du raisonnable sur l'allocution d'ouverture car elle a donné le ton de l'ensemble des débats (à quelques exceptions près) et du document final. Il est normal qu'Henri Guaino ait été à son aise dans ce cadre. Il n'y avait pas de texte écrit de lui au Forum mais il s'était exprimé la veille (interview au Figaro du 31 mars). Ses capacités rhétoriques étaient au rendez-vous. Quelques exemples ? Dans le bassin méditerranéen « se joue l'avenir de la civilisation, la paix du monde, les rapports entre les trois religions monothéistes, entre le monde occidental et le monde musulman, entre le Nord et le Sud». À se demander à quoi servent les Etats-Unis et la Chine, la Russie et l'Allemagne. Au-delà de cet aspect, son point de départ pour la nouvelle Union est de concentrer les efforts sur quelques objectifs concrets: la dépollution de la Méditerranée, la gestion de l'eau, le développement économique, la santé.

Un modèle cité à contresens. L'exemple retenu pour ce projet, on le sait, est celui de la gestion en commun du charbon et de l'acier par laquelle Jean Monnet a entamé l'unité de l'Europe. Où est l'erreur ? Que la mise en commun de l'acier, qui représentait à l'époque le nerf de la guerre, était confiée à une Haute Autorité supranationale, et surtout que cette initiative avait été précédée, et non suivie, par la réconciliation entre les participants et par leur volonté de créer une Communauté. Le projet Monnet sous-entendait la volonté commune d'unification de Robert Schuman et Konrad Adenauer, d'Alcide De Gasperi et Paul-Henri Spaak. Or, cette volonté manque totalement aujourd'hui entre les pays méditerranéens, séparés par des conflits ouverts et ayant des ambitions radicalement différentes pour leurs relations avec l'Europe. La Turquie et la Croatie poursuivent l'adhésion, la Libye poursuit des ambitions africaines, le Maghreb est divisé. Le pseudo-sommet tout récent de la Ligue Arabe a confirmé qu'aucune unité n'existe, même pas entre les pays arabes.

Ceci ne signifie pas qu'aucun projet commun ne soit possible. Le Conseil européen du printemps a dessiné les contours de la nouvelle forme de collaboration, en lui donnant le caractère d'une évolution du Processus de Barcelone et chargeant la Commission européenne d'en préparer la naissance. Le Forum de Paris a essayé de remettre en cause cette orientation et de revenir au projet initial. La France officielle doit à présent choisir. J'indiquerai demain les raisons de l'incompatibilité entre les deux projets.

(F.R.)

 

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