Retour à la réalité. Les quatre lignes que le Conseil européen a ajoutées à ses conclusions de la semaine dernière, sous la forme d'une déclaration annexée, ont mis fin à l'aspect juridique de la querelle sur la politique méditerranéenne de l'UE. Il n'y a plus de nouveau projet séparé par rapport à ce qui existe déjà, mais simplement un changement de dénomination, laquelle devient: Le processus de Barcelone: une Union pour la Méditerranée. Et c'est la Commission européenne qui est chargée d'élaborer les propositions appropriées en vue du Sommet qui réunira les pays participants le 13 juillet à Paris.
Tout est rentré dans l'ordre communautaire, et il faut féliciter Nicolas Sarkozy pour sa souplesse. C'est l'UE en tant que telle, avec ses institutions et ses procédures, qui prend en main le projet du côté européen. L'emphase rhétorique disparaît. On ne parle plus d'un grand rêve de civilisation mais de projets communs aussi concrets que possible, comme la dépollution de la Méditerranée ou la création d'autoroutes de la mer. La globalisation de la région en une Union nouvelle et les formes communes et uniformes des relations des pays tiers riverains avec l'UE sont abandonnées. Chaque pays de l'autre rive pourra garder ses ambitions qui, on le sait, diffèrent radicalement (voir cette rubrique dans le bulletin n° 9623); et ceci pourrait leur permettre d'être tous présents le 13 juillet à Paris, les pays arabes à côté d'Israël malgré le conflit, le Maroc à côté de l'Algérie malgré la fermeture des frontières ; et peut-être même, sous une forme ou l'autre, la Libye (qui ne participe pas au processus de Barcelone), ainsi que la Mauritanie et la Jordanie, qui ne sont pas pays riverains. Selon Angela Merkel, l'objectif est de redynamiser le processus de Barcelone, qui sera porté à un autre niveau ; l'instrument restera le même. Jean-Claude Juncker a parlé d'enrichir ce processus.
Une comparaison malheureuse. La tentative d'assimiler le projet d'Union pour la Méditerranée à la première étape de l'unité européenne (la Communauté du charbon et de l'acier, CECA) n'est pas sérieuse. L'unité européenne a commencé par un projet économique sectoriel, c'est vrai, mais ce projet avait été précédé par la fin des conflits, la réconciliation, la volonté de vivre ensemble, la création d'institutions et mécanismes supranationaux. Pour parcourir une route analogue, il faut que cesse d'abord le conflit entre Israël et les pays arabes et que d'autres conflits soient aplanis, et que les pays tiers méditerranéens envisagent de créer entre eux une Communauté, une Union, avec des institutions supra-nationales et des décisions majoritaires. Le souhaitent-ils ? Un tel objectif correspond-il à leurs aspirations ? C'est à eux de répondre. Personne ne peut prévoir ce qui arrivera un jour ; mais affirmer qu'un tel projet va se concrétiser d'ici trois ou quatre mois, signifie n'avoir rien compris à la réalité politique de la Méditerranée, ou tromper les gens. Si, jusqu'à présent, les résultats du processus de Barcelone ont été décevants, ce n'est pas faute de mécanismes ou de secrétariats ou de projets, mais à cause du conflit arabo-israélien, de la désunion du Maghreb, du rejet par la Turquie (et par d'autres) d'objectifs uniformes pour tous. Ainsi que l'a écrit un commentateur, le monde méditerranéen est loin d'être une entité unie qui partagerait des objectifs communs.
Les efforts doivent se concentrer sur des réalisations concrètes, des projets bien définis, en évitant soigneusement les querelles politiques. Ce serait déjà bien d'en réaliser, tous ensemble, l'un ou l'autre.
Les projets qui fonctionnent. En même temps, il faudrait renforcer les projets et instruments sous-régionaux ou sectoriels (comme le textile, voir EUROPE n° 9619) dont l'utilité et les potentialités sont déjà évidents. L'Accord d'Agadir vise à construire un premier marché commun sur la rive Sud de la Méditerranée entre Maroc, Tunisie, Egypte et Jordanie, en s'occupant d'aspects pratiques: ouverture réciproque des marchés, cumul des règles d'origine (pour les exportations vers l'Europe), coopération entre les opérateurs économiques, coordination des investissements. Le CIHEAM organise la coopération dans le domaine agricole entre treize pays riverains, membres de l'UE et pays tiers, avec des résultats encourageants. La FEMIP, organe de la BEI (Banque européenne d'investissement), est active dans neuf pays tiers méditerranéens et ses investissements se multiplient. Sans parler de l'Union douanière entre l'UE et la Turquie. Ces initiatives régionales ou sous-régionales sont bien plus efficaces que la mythique grande zone de libre-échange euro-méditerranéenne, laquelle par définition ne peut pas exister tant que les échanges ne sont pas entièrement libéralisés entre tous les pays participants. Ce ne sont pas les résolutions rhétoriques et démagogiques que le Parlement européen vote sans savoir de quoi il parle qui contribueront à la réaliser.
Les critiques au projet unitaire, loin d'affaiblir la coopération et ses résultats, les renforcent. (F.R.)