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Bulletin Quotidien Europe N° 9606
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

Doha Round et agriculture: une négociation qui néglige l'essentiel

Un document stupéfiant. Ma réaction en prenant connaissance du dernier document de l'OMC sur le Doha round dans le secteur agricole, je la définirai comme un intérêt étonné. Dans un moment où les perspectives de l'agriculture dans le monde sont incertaines, la production mondiale est inférieure à la consommation, les prix des denrées alimentaires augmentent et l'on dénonce le risque de famines futures, il n'est question dans ce document que de détails techniques visant à faciliter certains échanges et de réduire radicalement certaines subventions à la production. Qu'il soit clair: cette remarque ne s'adresse pas à l'auteur du document. M. Crawford Falconer n'a pas la tâche de réfléchir à l'avenir de l'humanité et de la nature ; c'est sans doute une personne méticuleuse et précise à qui l'on a demandé de suggérer quelques compromis entre les positions des négociateurs de Genève. Il l'a fait, en indiquant des pourcentages, des fourchettes, des échéances ; les droits de douane devraient être réduits d'un pourcentage compris entre 48 et 52% pour les tarifs inférieurs à 20%, entre 55 et 60% pour les tarifs compris entre 55 et 62%, et jusqu'à 73% pour les tarifs supérieurs à 75%. Il est tout aussi précis à propos de la réduction des soutiens, des dates (accès supplémentaire correspondant à 1% de la consommation interne dès le premier jour d'application de l'accord) et des listes des produits sensibles (les détails sont ici admirables de précision et de complication). Les intéressés peuvent se référer au résumé publié le 13 février dans notre bulletin n° 9600.

Les vraies questions ne sont pas posées. Qu'est-ce qui manque dans ce document ? Tout ce qui compte et dont les responsables politiques ont besoin pour décider de façon responsable. Voici quelques exemples des questions à se poser: une ouverture supplémentaire des frontières de l'UE et d'autres pays développées provoquerait-elle une diminution de la production agricole, donc des denrées alimentaires disponibles dans le monde ? Quels seraient les effets sur la nature et sur la protection de l'environnement ? Les produits importés seraient-ils tenus à respecter les normes environnementales, les règles de sécurité alimentaire, la dignité des animaux ? L'avantage réel pour les pays en développement a-t-il été évalué et pris en considération ?

Certes, ce n'était pas la tâche de M. Falconer de répondre à de telles questions, et l'OMC n'a pas de compétences générales ; il est responsable des questions commerciales, son but est de faciliter les échanges. On pourrait se demander jusqu'à quel point un organisme mondial responsable du commerce ne doit pas aussi tenir compte des répercussions de ce qu'il discute sur la nature, sur l'alimentation, sur la santé, sur le respect dû aux animaux ; vaste débat qui viendra peut-être un jour, et qui devrait reconnaître la nécessité d'une véritable collaboration entre l'OMC et d'autres organismes mondiaux. En attendant, dès maintenant les gouvernements sont responsables de ce qui se décide à l'OMC, et c'est au plus haut niveau que les grands cycles de négociation sont conclus. Que les responsables politiques se fassent entendre ! Il est vrai que les ministres européens de l'Agriculture viennent de le faire: vingt sur vingt-sept ont déclaré inacceptable le document Falconer (voir notre bulletin d'avant-hier, N° 9604). Mais quelques Etats membres importants manquent à l'appel, le Royaume-Uni et la Suède en tête. De toute manière, parfois les ministres de l'Agriculture ne pèsent pas lourd dans les décisions, lorsque d'autres intérêts plus puissants sont en jeu.

Ce n'est pas une affaire de concurrence. Quelques chefs de gouvernement ont effectué des démarches auprès du président de la Commission européenne pour qu'il tienne compte des intérêts de l'agriculture. Mais ni la prise de position des ministres ni les démarches de quelques chefs de gouvernement ne sont à la hauteur de la situation. Ils donnent les uns et les autres l'impression de défendre les intérêts d'une catégorie et d'une activité face à la concurrence ; une question de concurrence, quoi ! Alors que l'enjeu est tout autre: combattre aujourd'hui les famines de demain ; sauvegarder une activité agricole partout ; encourager l'autonomie alimentaire de chaque peuple ; aider les pays pauvres, en Afrique surtout, à reconstituer leur agriculture de subsistance ; revenir à des méthodes de production plus naturelles ; protéger la qualité de l'alimentation ; réduire les voyages inutiles de denrées alimentaires ; introduire la transparence dans les étiquetages ; respecter les traditions et les dénominations. Et réduire progressivement mais fermement la cruauté à l'égard des animaux ; la situation actuelle est parfois une honte pour l'humanité. Les animaux nous ont précédés sur la terre. Evitons de donner raison par les faits à ceux qui estiment que l'apparition de l'homme a été un désastre pour la terre et que sa disparition représentera un soulagement pour la nature.

N'attribuons donc pas au document Falconer davantage d'importance qu'il en a.

(F.R.)

 

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