Lisbonne, 10/12/2007 (Agence Europe) - Au lendemain de l'accord intérimaire UE/Côte d'Ivoire, paraphé le 7 décembre par Abidjan - première étape vers la conclusion d'un accord de partenariat économique (APE) - et à la veille d'une démarche analogue par le Ghana, le Sommet UE/Afrique a été le théâtre d'échanges à fleuret moucheté entre l'UE et l'Afrique de l'Ouest, appuyée par l'Afrique du Sud. La Commission européenne, accusée de diviser les pays d'Afrique et de nuire à l'intégration régionale africaine en voulant imposer des accords bilatéraux de libre-échange, contraires aux intérêts de développement de pays pauvres, a tenté une ultime démarche pour tenter de calmer le jeu. La proposition de José Manuel Barroso, de planifier en février 2008 une réunion de haut niveau avec les régions négociatrices pour permettre la poursuite des négociations au niveau régional, a été entérinée par le Sommet. Il était de toute façon déjà acquis que les négociations se poursuivraient en 2008 puisqu'aucun APE ne sera signé d'ici au 31 décembre (date-butoir fixée par l'OMC pour l'expiration du régime préférentiel de Cotonou) avec aucun pays africain, ni même ACP (Afrique/Caraïbe/Pacifique). La nouveauté réside dans la décision politique du président de la Commission de s'impliquer dans le processus, au plus haut niveau. Concrètement, José Manuel Barroso, Peter Mandelson, commissaire au Commerce et Louis Michel, commissaire au Développement, rencontreront les dirigeants africains, chefs de file des négociations pour chacune des régions africaines.
Alfa Oumar Konaré, président de la Commission de l'Union africaine (UA), qui avait précédemment vilipendé l'attitude européenne, a salué ce « geste d'ouverture », mais s'est montré, à mots couverts, circonspect: « Mon vœu le plus ardent est que la signature de ces accords intérimaires ne verrouille pas le reste et ne nous lie pas indéfiniment. Si on bâtit de tels partenariats sur la faiblesse d'unité des Africains, nous aurons des difficultés», a-t-il averti, devant la presse, à la clôture des travaux. Son intervention liminaire à l'ouverture du Sommet avait été plus explicite. Soulignant que l'Afrique est Une et indivisible, le président de l'UA avait déclaré: «Il y a l'Union africaine et les Communautés économiques régionales. Il est important, surtout en ces temps de négociations des APE, d'éviter d'utiliser des schémas d'une autre époque, contraires aux choix légitimes africains, d'entamer des négociations isolées pouvant opposer les régions africaines les unes aux autres ou des pays au sein de la même région. Aucun pays africain seul ne peut s'en sortir sans les autres. Le sort des mieux pourvus est intimement lié à celui des moins pourvus ».
En guise d'apaisement, José Manuel Barroso a assuré que l'UE était à l'écoute des préoccupations légitimes des pays africains, et a affirmé que les accords intérimaires paraphés par une quinzaine de pays d'Afrique australe, de la Communauté des Etats de l'Afrique de l'Est, d'Afrique orientale et d'Afrique occidentale, visaient essentiellement à protéger les pays africains à revenus intermédiaires (comme le Cameroun, la Namibie, le Ghana, le Nigeria, etc.) contre l'incertitude sur le régime commercial qui succédera aux préférences unilatérales de Cotonou au 1er janvier 2008. L'espoir de la Commission est que tous ces pays signent un accord intérimaire, compatible avec les règles de l'OMC, d'ici au 31 décembre, pour se donner ensuite le temps de négocier des APE acceptables par tous. «Les accords intérimaires, ce ne sont pas des APE, mais des instruments pour éviter la rupture des flux d'exportations vers l'UE au 1er janvier. Ils sont même mieux que le statut quo au titre de l'accord de Cotonou - ils contiennent des règles d'origine plus favorables qui permettront de booster l'industrie locale, et ils contiennent une offre de l'UE d'accès au marché à 100% », a martelé M. Barroso.
La décision du Sommet UE/Afrique d'entériner le geste politique de la Commission a contourné la démarche entreprise par le président sénégalais Abdoulaye Wade, qui avait déposé un projet de résolution invitant le Sommet UE/Afrique à « donner acte aux Etats africains de leur volonté de ne pas signer les APE, position fortement exprimée par plusieurs chefs d'Etat, notamment M. Wade et Thabo Mbeki, président de la République d'Afrique du Sud ». Partisan du rejet des APE au profit d'un partenariat pour le développement, Abdoulaye Wade demandait une réunion ministérielle en décembre pour « poser sans préjugé la relation UE/Afrique et demander de nouvelles négociations UE/Afrique pour qu'enfin soit mis en place un partenariat des deux parties sur la base de leurs intérêts mutuels ». Avant de s'envoler pour Dakar avant la fin du sommet, M. Wade avait déclaré à la presse: « L'Afrique n'est pas d'accord, C'est une mauvaise approche. L'Afrique aujourd'hui ne peut s'engager, sur 15 ans, au libre-échange vu la dissymétrie entre les économies des deux blocs. Aucun Etat africain ne peut supporter l'amputation de son budget que représente la perte des recettes douanières. Le problème a été mal posé ». Mettant en garde contre le risque de « déclencher un séisme sans précédent entre l'UE et l'Afrique », M. Wade avait averti « la camisole de force ça ne marche pas, et sanctionner n'est pas la solution ».
A un journaliste qui demandait à Nicolas Sarkozy, s'il soutenait M. Wade, le président français n'a pas répondu précisément, se contentant de rappeler qu'il faut « éviter de spolier l'Afrique de ses matières premières », et que « tous les pays africains ne sont pas prêts à accepter un libéralisme qui aurait pour effet qu'ils ne puissent plus rien produire du tout ». Prenant l'exemple du Burkina Faso, premier producteur de coton qui achète en euros mais vend en dollars, le président a souligné la nécessité de « ne pas asphyxier » de tels pays, et plaidé pour « qu'on leur laisse un chemin de protection sur un marché où la brutalité des échanges » les prive de toute possibilité de s'en sortir. « Je suis pour la mondialisation mais pas pour la spoliation de pays qui n'ont plus rien ». Et de renouveler sa demande que soit abordée, au FMI et à la Banque mondiale, la question du « partage de la rente », que l'on réfléchisse à « un moyen de compenser la hausse du prix du pétrole, pour des pays qui ne peuvent s'en sortir, par une partie des super bénéfices ». (A.N.)