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Bulletin Quotidien Europe N° 9536
INFORMATIONS GENERALES / (eu) ue/social

John Monks veut « la sécurité dans le changement » pour les travailleurs européens. Entretien

Bruxelles, 05/11/2007 (Agence Europe) - Après le Sommet social tripartite de Lisbonne, John Monks invite à trouver le juste équilibre entre flexibilité et sécurité. Dans un entretien en anglais accordé à EUROPE, mercredi 31 octobre à Bruxelles, le secrétaire général de la Confédération européenne des syndicats répond au souhait de moratoire social exprimé par le patronat européen et critique le discours ambiant sur la modération salariale.

EUROPE: Quel jugement portez-vous sur les résultats du Sommet social tripartite de Lisbonne ?

John Monks: C'était un succès pour la CES. Je pense que c'était aussi un succès pour l'Europe sociale. Nous avons été en mesure de montrer qu'une analyse conjointe - ceci est très important - et des recommandations conjointes ont pu être entérinées avec Businesseurope, le CEEP et l'UEAPME sur les marchés européens du travail, y compris sur la flexicurité. La Présidence portugaise de l'UE et le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, les ont accueillies avec un très grand enthousiasme. Pour être honnête, ils ont apprécié le fait que les partenaires sociaux étaient capables de faire quelque chose ensemble. Je pense que cela les a impressionnés autant que le contenu de l'accord lui-même (…) C'était une belle journée pour les partenaires sociaux parce que le document est un excellent document, une analyse très précise des marchés de l'emploi et du travail en Europe et de ce que les partenaires sociaux, tant aux niveaux européen que national, doivent examiner. Le monde syndical s'inquiète cependant du risque d'affaiblissement de la législation du travail. Mais, je le vois comme un exercice visant à améliorer la sécurité de l'emploi et apportant aux travailleurs plus d'opportunités, plus de sécurité dans le changement, plus d'aptitudes à saisir les avantages des zones de croissance de l'économie. Notre but est de se débarrasser des contrats précaires, de garantir à tous les travailleurs un bon contrat… Nous ne laissons pas tomber la protection de l'emploi et nous ne renonçons pas à améliorer la législation sur l'emploi. Ici, nous constatons une différence aigüe, un débat avec Businesseurope, évoqués lors du Sommet social tripartite ; en fait, une petite dispute sur la révision de la directive sur les comités d'entreprise européens. La Commission veut réviser cette directive. Nous appuyons cette démarche ; Businesseurope s'y oppose. Ainsi, l'analyse conjointe ne met pas fin à nos divergences. Je pense que cette analyse est importante, même s'il faut reconnaître que des désaccords existent aussi sur d'autres thèmes très importants, comme les travailleurs temporaires et l'aménagement du temps de travail, en plus des comités d'entreprise européens. (…) Comment progresser concrètement à partir de là ? Par exemple quand un travailleur se déplace, comment peut-il transporter avec lui ses droits ? Quels sont ses droits à l'apprentissage et à la formation pour être mieux préparé à un nouvel emploi ? Autant de questions à l'ordre du jour. On n'est pas au bout de la législation du travail. Je sais que c'est le vœu de quelques employeurs, comme l'a mentionné le président Seillière dans son entretien avec l'Agence Europe (voir EUROPE n° 9524: NDLR). Mais cela n'est pas notre position et nous continuerons à nous battre pour la législation sociale, le droit du travail et la protection de l'emploi. Nous ne dirons certainement pas aux employeurs: « La seule chose pour l'avenir, c'est moins de protection de l'emploi. Nous sommes en total désaccord avec ce point de vue ». C'est là mon sentiment sur les résultats du Sommet social tripartite, qui était un rien plus concret que la plupart des Sommets, certainement ceux auxquels j'ai participé.

EUROPE: Recommandée par tous, la modération salariale est-elle acceptable pour les salariés ?

J. M.: Dans la zone euro, depuis l'établissement de l'euro, la modération salariale a été généralement acceptable. Les salaires réels n'ont pas augmenté du tout en Allemagne, qui est le plus grand pays de la zone euro, et seulement marginalement en France, Italie et dans les autres très grands pays. La réalité, comme elle a pu être exprimée par le président Sarkozy par exemple, qui n'est pas un allié naturel des syndicats, est que la France a besoin de plus de pouvoir d'achat. Comme nous l'avons dit à Séville, l'Europe a besoin d'une hausse des salaires. Les gens en Europe ont besoin de plus d'argent dans les poches (…) plus d'argent à dépenser. Il est intéressant de voir que les pays qui s'en sortent le mieux en Europe (l'Espagne en forte croissance et l'Irlande, deux pays de la zone euro) ont connu de grandes dépenses, de grandes augmentations des salaires réels et un boom de la consommation, qui a assisté la rapide croissance de leur économie. En dehors de la zone euro, je dirais que la Grande-Bretagne est très largement dans le même cas de figure. Concernant la faible demande, la faible hausse des salaires, le sentiment d'insécurité, les très forts taux d'épargne des ménages de la zone euro, nous avons besoin d'un peu moins de modération salariale (…). Nous avons besoin de hausses de salaires et de donner confiance aux gens dans l'avenir, confiance que les choses vont aller mieux. Cela n'a pas été le cas depuis que l'euro est arrivé. Donc la réponse courte est qu'elle a été trop acceptable pour les salariés. Il n'y a pas eu assez de croissance des salaires dans une grande partie de l'UE.

EUROPE: Soutenez-vous le moratoire social suggéré par la Commission européenne et Businesseurope ?

J. M.: Non. Cette position a été concrètement introduite au début de la Commission Barroso. Businesseurope a crié victoire. Sans raison: ils se sont juste attribué le mérite de ce que la Commission avait décidé, c'est-à-dire qu'il n'y aurait plus d'avancées en matière de législation sociale, que l'accent serait mis sur la déréglementation.(…) Selon la théorie des « trois enfants » du président Barroso (référence à un discours prononcé en début de mandat: NDLR), l'Europe sociale est au top mondial, elle est la meilleure de loin ; en ce qui concerne l'environnement (…), l'Europe est bonne, probablement au premier rang dans le monde (selon que l'on prenne en compte ou non la Californie, le Massachusetts, et la Nouvelle-Zélande) ; sur le plan économique, là l'Europe est lente et ne fait pas aussi bien que les économies d'Asie et des Etats-Unis d'Amérique. C'est pourquoi, il nous faut nous concentrer sur l'Europe économique et abandonner les deux autres. Businesseurope, dans un esprit très opportuniste, a appelé en 2004 à un moratoire sur toute législation sociale future et cela était en fait la position de la Commission européenne. Je ne pense pas que ce soit encore aujourd'hui la position de la Commission. Si elle veut réviser la directive sur les comités d'entreprise européens: c'est un changement, pas un moratoire. Si elle veut progresser sur les agences de travail intérimaire, ceci signifie que ce n'est pas un moratoire. Elle veut aussi avancer sur l'aménagement du temps de travail. Je pense donc qu'il n'y a plus de moratoire. Mais je serais très ennuyé et fâché si je devais apprendre qu'il y en a un, que la Commission fait marche arrière. Mon impression est que le commissaire Spidla dispose désormais d'un soutien suffisant au sein du collège pour faire passer certaines règles en matière sociale. Donc, non, je n'appuie en aucun cas l'idée qu'il pourrait y avoir un moratoire social. De façon plus générale, la Commission doit rester très prudente. Il n'y a pas eu de nouvelle mesure en matière sociale depuis 2001 avec la directive sur l'information-consultation des travailleurs, et beaucoup de gens - y compris moi-même - commencent à se demander: où est l'Europe sociale ? y a-t-il une Europe sociale ? s'est-elle arrêtée ? a-t-elle disparu ? Et je pense que ceci génère une perception très négative de l'Europe en général. J'ai souligné lors du Sommet social que nous avons besoin d'accords, (…) de dialogue social mais aussi de réglementations sur les abus dont souffrent les travailleurs intérimaires, les travailleurs migrants (…) Je dirais que l'Europe sociale doit être réactivée et que de nouvelles réglementations en sont une part importante. On ne peut les mettre au congélateur et les y abandonner !

EUROPE: Que répondez-vous à Ernest-Antoine Seillière lorsqu'il dit: « Les syndicats ne nient plus la nécessité de revoir la législation du travail partout où elle est devenue archaïque » ?

J. M.: Nous avons probablement tous nos expériences nationales en tête et c'est bien là une vision du MEDEF de la situation actuelle en France. Ce n'est pas une vision que je partage. Je pense que c'est le point de vue d'un patron français. Nous, au niveau européen, nous sommes prêts à envisager une révision de la législation européenne du travail. Nous ne considérons pas qu'elle soit archaïque, mais nous pensons qu'elle doit évoluer de temps en temps. C'est pourquoi, nous faisons pression pour des améliorations de la directive sur les comités d'entreprise européens. L'idée que la législation du travail est en quelque sorte démodée est fausse: une bonne protection des travailleurs est de plus en plus nécessaire dans un monde globalisé (…). La manière dont on doit procéder doit être discutée au plan national. Nous n'avons pas de projet préconçu. Mais nous voulons que les travailleurs soient mieux préparés au changement, avec une meilleure formation, des droits portables, etc. Je pourrais inverser la déclaration d'Ernest-Antoine et dire que les employeurs, sur la base de notre accord au Sommet social tripartite, ne rejettent plus la nécessité de revoir la législation du travail pour donner aux travailleurs plus de droits et de chances. Il pourrait ne pas apprécier mon interprétation de l'accord, mais je n'aime pas particulièrement sa remarque, parce que je pense que l'analyse conjointe ouvre la voie à un sérieux travail en commun sur certains de ces problèmes et que, dès lors, nous pourrons donner des orientations aux Etats membres.

EUROPE: Pensez-vous vraiment que les employeurs européens utilisent la flexicurité pour exploiter leurs employés ?

J. M.: Je ne pense pas que l'exploitation est ce que veulent faire la plupart des employeurs, mais manifestement c'est ce que certains d'entre eux font toujours. Soyons clairs: nous voulons tous la flexicurité. Le débat porte sur l'équilibre entre flexibilité et sécurité. Nous acceptons que le monde change et ce que nous voyons dans la flexicurité, c'est que, quand le monde change, il est de première importance d'avoir des syndicats puissants, un dialogue social fort, un excellent système de protection des travailleurs affectés par les changements. C'est le modèle danois et c'est un très bon modèle. (…) A l'heure actuelle, c'est probablement le meilleur que nous ayons. (…) Leur économie est très forte, tout comme leur sécurité sociale. (…) C'est faux de penser qu'au Danemark la protection de l'emploi est faible ; elle n'est pas faible. (…) Je suis en faveur de la flexicurité de type danois. Je suis contre la flexicurité vue par certains employeurs comme un menu « à la carte », où ils choisissent seulement ce qu'il y a de mieux pour eux, sans offrir un fort sentiment de sécurité. Pour nous, un fort sentiment de sécurité est une précondition pour l'acceptation du changement, pour l'accompagnement du processus de changement. Il faut trouver l'équilibre. Pour aider les travailleurs dans le changement, nous pensons que la sécurité est absolument primordiale. (G. B./A. B.)

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