Dans le domaine monétaire et financier, la semaine qui est en train de se conclure n'a pas apporté des nouveautés renversantes mais quelques confirmations significatives d'orientations qui se dessinaient. Les amateurs de sensationnel seront peut-être déçus, mais la raison prend progressivement le dessus sur les émotions fortes et sur le goût du scandale. À mon avis, c'est mieux. Je considère comme toujours valables les considérations formulées dans cette rubrique il y a tout juste une semaine, concernant: a) l'unanimité enfin acquise contre la trop longue tolérance à l'égard des excès et des abus du monde de la finance ; b) le soutien croissant à l'égard du renforcement politique de l'Eurogroupe ; c) le ralentissement prévisible, aux Etats-Unis et dans l'UE, des importations de certains produits made en Chine. Cette semaine, la réunion du groupe de l'euro (Eurogroupe) et du Conseil EcoFin, ainsi que les déclarations du président de la Banque centrale européenne (BCE) justifient deux considérations supplémentaires:
1. La «crise» monétaire est raisonnablement maîtrisée et pourrait, en définitive, s'avérer positive. Jean-Claude Juncker, président de l'Eurogroupe, a résumé la situation en deux points: l'impact des turbulences financières de l'été n'affectera pas sérieusement l'économie de la zone euro en 2007 ; cet impact pourra être un peu plus élevé en 2008, mais les données fondamentales de la zone euro restent saines. Selon le commissaire Joaquin Almunia, les bilans des entreprises sont solides, l'inflation salariale est maîtrisée, l'environnement global est relativement favorable. J'ajoute que les banques commencent à clarifier leurs pertes, qui sont parfois sensibles, mais elles peuvent y faire face: elles avaient tellement gagné auparavant.
En échange des ralentissements (modérés) et des difficultés (pour quelques-uns), le fonctionnement des marchés financiers sera radicalement amélioré et il sera mis fin aux abus inadmissibles ; telle est du moins l'intention des autorités. La «feuille de route» approuvé mardi par le Conseil Ecofin couvre les différents aspects de l'assainissement: transparence, meilleure gestion des risques, renforcement de la supervision, évaluation du rôle des agences de notation dans le classement des «instruments financiers complexes».
Devant la commission compétente du Parlement européen, Jean-Claude Trichet a cité les mêmes mesures pour rétablir la confiance des marchés: transparence, gestion des risques, évaluation du rôle des agences de rating, analyse des instruments financiers non contrôlés (dont les hedge funds).
Je n'avais peut-être pas tort au début septembre, alors qu'une large partie de la presse continuait à annoncer des catastrophes sans fin, de donner comme titre à mon commentaire dans le bulletin n° 9495: «Une crise, ou plutôt un nettoyage salutaire des marchés financiers ? »
2. Dépasser la rhétorique à propos du dollar, reconnaître la vraie priorité. L'Eurogroupe ne s'est pas laissé entraîner dans la facilité et la rhétorique à propos des taux de change, celui du dollar en particulier. Pour un meilleur équilibre monétaire mondial, la priorité est la diminution du déficit commercial et budgétaire des Etats-Unis. Aucun assainissement n'est possible si les dollars (ou les bons du Trésor américains) détenus à l'étranger poursuivent leur gonflement insensé. La valeur du dollar ne pourra remonter que si cet assainissement est réalisé, et il passe par une diminution des importations américaines, ce qui exige notamment la hausse de la valeur d'autres monnaies, la chinoise et la japonaise en tête. L'euro a déjà fait son devoir de ce point de vue. Les trois responsables institutionnels de l'euro (M. Juncker, M. Almunia, M. Trichet) se rendront ensemble en Chine avant la fin de l'année. C'est du jamais vu.
En commentant les « conclusions » de l'Eurogroupe, Jean-Claude Juncker avait précisé aux journalistes: «Vous aurez noté que les trois points que nous avons abordés, c'est d'abord le yuan, puis le dollar, puis le yen japonais.» (voir le compte-rendu d'Albin Birger dans notre bulletin n° 9519). Les conclusions officielles de l'Eurogroupe sont d'ailleurs explicites: dans les « économies émergentes qui connaissent des excédents des comptes courants importants et croissants, particulièrement la Chine», les taux de change réels doivent évoluer «pour que les ajustements nécessaires interviennent». On sait d'ailleurs que d'autres devises sont restées stables par rapport à l'euro, certaines se sont même réévaluées.
Les vraies priorités devraient être reconnues à Paris, ainsi qu'au sein du Parlement européen, où trop de parlementaires cèdent à la rhétorique consistant à condamner l'euro trop fort et à réclamer une hausse urgente du dollar, en négligeant que celle-ci passe nécessairement par le redressement de la balance des paiements américaine, y compris la réduction de certaines dépenses des Etats-Unis à l'étranger. (F.R.)