L'existence d'un problème politique est reconnue. L'Europe est alertée, l'Europe y réfléchit. Les institutions de l'UE ont reconnu que le problème existe et qu'il est sérieux. Je me réfère aux investissements par lesquels des Fonds d'Etat (sovereign funds) de pays comme la Chine, la Russie, les pays du Golfe et autres deviennent copropriétaires d'entreprises et groupes européens d'importance stratégique. J'ai évoqué le problème dans cette rubrique la semaine dernière (bulletin n° 9469), dans le contexte de la situation monétaire et financière mondiale. Deux jours plus tard, une déclaration de la chancelière allemande Angela Merkel avait amené le Commissaire Charlie McCreevy à faire savoir par son porte-parole que la Commission européenne y réfléchissait et qu'elle partageait l'inquiétude des Etats membres (voir notre bulletin n° 9472).
M. McCreevy avait mis l'accent sur les principes libéraux qui sont à la base du marché unique européen, mais en reconnaissant que certains investissements de sovereign funds peuvent ne pas avoir la rentabilité comme objectif unique. Il faut trouver, à son avis, une réponse qui ne puisse pas encourir le reproche de protectionnisme. Certains Etats membres, tout en partageant l'exigence de ne pas compromettre l'ouverture des marchés, ne cachent pas que d'autres soucis sont prioritaires. Mme Merkel a parlé explicitement des «motivations politiques» de certains investissements et de leurs répercussions stratégiques, et elle a demandé que la question soit inscrite à l'ordre du jour de l'UE en vue de définir une approche européenne. Ce qui ne sera pas simple, si on se rappelle la position du Chancelier de l'Echiquier britannique…Pour le moment, l'essentiel est que l'existence du problème ait été reconnue.
Une réalité déjà alarmante. Il n'est pas nécessaire de disposer d'informations confidentielles ; la presse spécialisée et quelques communiqués des entreprises nous en disent déjà beaucoup. La deuxième banque de Russie, JSC Vneshtorgbank détient les 5% d'EADS (qui n'est pas seulement propriétaire d'Airbus mais le principal groupe européen du secteur aérospatial et de la défense). L'organisme pour les investissements créé par le gouvernement chinois, avec une dotation de 200 milliards de dollars, détient 10% du plus grand private equity du monde, c'est-à-dire Blackstone, ce qui implique des participations dans 43 groupes industriels occidentaux dans les domaines de l'énergie, de l'industrie pharmaceutique, etc., dont Deutsche Telekom et les Hôtels Hilton. Le Dubai Financial Centre est, paraît-il, actif surtout dans les pays scandinaves, Singapour dans BI-Invest. On pourrait continuer cette liste. Les investisseurs s'intéressent particulièrement aux entreprises occidentales qui possèdent des know-how significatifs.
Je rappelle que les ressources financières dont disposent certains sovereign funds continuent et continueront à augmenter aussi longtemps que les pays qui en sont propriétaires financent le déficit courant des Etats-Unis, en accumulant des milliards de dollars selon le mécanisme évoqué dans cette rubrique déjà citée. Il est vrai que dans un marché financier mondial ouvert la liberté est réciproque: les entreprises européennes ou américaines prennent librement des participations (ou le contrôle total) d'entreprises étrangères. La différence soulignée par Angela Merkel, ce sont les objectifs politiques de certaines opérations effectuées par des organismes ou des entreprises contrôlés par les Etats. Qui croit à l'autonomie de la politique de Gazprom ? Je lisais tout récemment que, dans les milieux moscovites, on interprète l'accord Gazprom/Total (par lequel le colosse russe a donné la préférence à la firme française pour participer au développement du gisement gazier baptisé Chtokman, le plus grand du monde) « pour faire un cadeau de bienvenue à Nicolas Sarkozy», dans la perspective des futures relations Russie/France.
Mécanismes de contrôle problématiques. Les gouvernements des pays de l'UE et les institutions européennes ne peuvent pas se désintéresser de la présence croissante, dans des industries d'importance stratégique, d'organismes qui dépendent directement de gouvernements étrangers. Selon Angela Merkel, l'Europe devrait suivre au minimum l'exemple des Etats-Unis, qui ont créé le Committee on foreign investments, avec la possibilité pour les autorités de bloquer les investissements estimés dangereux. Pas simple dans l'UE! Une formule plus souple, suggérée par le Commissaire européen Peter Mandelson, consisterait à rendre licites, dans certains cas, les golden shares, c'est-à-dire les actions octroyant des pouvoirs spéciaux à leurs détenteurs (qui pourraient être des gouvernements ou des pouvoirs régionaux ou locaux). Comment définir les secteurs où un tel système serait introduit et contrôler l'usage qui en serait fait ?
Tout est à discuter. L'important est que l'on a commencé à le faire.
(F.R.)