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Bulletin Quotidien Europe N° 9473
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

Des voix s'élèvent en Afrique et en Inde pour dénoncer les risques d'une libéralisation totale des échanges agricoles mondiaux

La nouvelle ambition de Kofi Annan. Lecteur, as-tu eu sous les yeux le manifeste de Kofi Annan « pour une révolution verte en Afrique » ? Plusieurs organes de presse l'ont publié. Il y a six mois à peine, Kofi Annan était l'un des personnages les plus importants de la planète: secrétaire général des Nations unies. A l'expiration de son mandat, il a décidé - ce sont ses mots - «de relever un nouveau défi: donner un nouvel élan à l'Afrique en redynamisant les petites exploitations agricoles dont tant de populations dépendent pour leur subsistance et leur revenu». Il prend ainsi le contrepied de ceux qui - de bonne ou de mauvaise foi, selon les cas- croient que la relance de l'agriculture africaine passe par l'ouverture maximale des marchés mondiaux.

Or, cette ouverture représente l'une des mystifications les plus éhontées de notre temps: la production locale disparaît, remplacée par la monoculture pour l'exportation, héritage désastreux de la colonisation d'hier relayée aujourd'hui par les entreprises multinationales avec l'appui, trop souvent, de classes politiques corrompues. Les Etats africains bénéficient à première vue de l'ouverture des marchés d'exportation. Mais en échange ils doivent ouvrir leurs marchés. Les résultats sont là. Ils perdent toute autonomie alimentaire et tout espoir de la conquérir un jour. Leurs productions vivrières disparaissent ou elles sont rapidement tuées par la concurrence d'autres pays exportateurs. Les tentatives d'élevage, de poulets par exemple, ne résistent pas aux élevages européens ou brésiliens. Ces Etats deviennent dépendants pour toujours des importations. Les peuples n'en tirent aucun bénéfice car la monoculture profite aux multinationales. Les cours mondiaux oscillent si bien que la rentabilité n'est pas toujours au rendez-vous, il suffit d'une mauvaise récolte pour ruiner une année. La population impliquée dans cette production est de toute manière très limitée ; les anciens paysans émigrent dans les villes qui se gonflent de façon monstrueuse.

Les «préférences européennes» disparaissent. Les désastres provoqués par la mondialisation non contrôlée ne s'arrêtent pas là. Grâce aux régimes préférentiels de l'UE, tel ou tel pays africain avait gardé ou conquis des positions fortes en Europe pour quelques produits: bananes, sucre, certains oléagineux. Mais la politique d'ouverture mondiale élimine les «préférences» et soumet les pays africains à la concurrence d'autres pays exportateurs, plus puissants et plus efficaces. L'UE est soumise à une pression politique continue, et les résultats sont déjà visibles pour les bananes et pour le sucre. Aveuglés, certains Etats ACP soutiennent eux-mêmes la suppression des préférences européennes, et quelques organisations internationales par ailleurs bénéfiques, comme OXFAM, trahissent leur mission d'aider les pauvres du monde et agissent en pratique en faveur du grand commerce et des multinationales.

Son manifeste indique que Kofi Annan a compris les problèmes: « L'Afrique est la seule région du monde où la production alimentaire par habitant est en baisse constante. Deux cents millions d'Africains, soit un tiers de la population du continent, souffrent de malnutrition chronique. » La priorité est de «donner aux petits exploitants les moyens nécessaires pour cultiver et vendre leurs produits (…) Il faut promouvoir des solutions participatives adaptées au milieu local et permettant d'améliorer fortement les rendements des petites exploitations. Nos producteurs ont besoin de meilleures semences, de sols enrichis et de prix de vente plus attractifs, ils veulent un meilleur accès à l'eau, aux marchés et aux programmes de crédit ». C'est dans ce sens que les politiques nationales des pays africains doivent s'orienter, et Kofi Annan appuie le programme entériné par l'Union africaine, qui vise une croissance annuelle de la production alimentaire de 6% à l'horizon 2015. Et il conclut: « L'accroissement de la productivité agricole, combiné à la protection de l'environnement, est la seule façon d'éradiquer durablement la pauvreté et la faim en Afrique».

La réussite de ce programme dépend des pays africains eux-mêmes, de leur volonté et de leur capacité de le mettre en œuvre. Mais à cet effet l'Afrique a besoin de soutien et d'aides, dont la première source est et sera l'Europe. Le Commissaire européen Louis Michel vient de le confirmer une fois de plus dans le discours prononcé le 16 juillet à Yaoundé: l'UE intensifiera ses financements. En outre et surtout, l'UE est, et restera, de loin le premier importateur de produits agricoles africains (comme des pays les moins développés en général). D'autres pays parlent beaucoup, mais leurs importations en provenance d'Afrique sont bien moindres, parfois négligeables. Mais si la pression permanente afin que l'Europe élimine ou réduise radicalement sa protection aux frontières dans le secteur agricole devait réussir, une chose est certaine: la Chine et quelques autres pays grands exportateurs auront vite fait de remplacer l'Afrique sur les marchés européens. C'est l'objectif de certains négociateurs à Genève, c'est l'objectif de certaines multinationales, c'est l'objectif d'OXFAM et d'autres organisations. L'UE doit résister, les ACP devraient la soutenir.

Sauvegarder les traditions indiennes. Après le manifeste de Kofi Annan, je citerai les déclarations de Vandana Shiva, Indienne, présidente du mouvement «Navdanya» pour la conservation de la biodiversité. Elle s'oppose à l'agriculture excessivement mécanisée qui parfois, par ses machines, ses fertilisants, ses systèmes de transport, son recours massif aux combustibles fossiles, pollue encore plus que l'activité industrielle. Elle défend, contre l'uniformisation qui a pour seul but l'efficacité maximale, les « aliments oubliés: espèces végétales qui survivent avec des quantités minimales d'eau tout en fournissant davantage d'énergie que les céréales standardisées ; le millet, et toutes ces variétés de riz et de blé qui sont en train de disparaître en Inde parce que les paysans ne peuvent résister à la concurrence des multinationales. Si je devais lancer un slogan, il serait: les aliments oubliés doivent devenir les aliments du futur.» Elle explique que certaines variétés de riz peuvent être irriguées avec l'eau salée. Les OGM (organismes génétiquement modifiés) ne sont acceptables que lorsqu'ils ne nuisent pas à la biodiversité et à l'environnement en général.

Ce ne sont pas des nouveautés. La déclaration de Kofi Annan et les remarques de Vandana Shiva ne sont pas une nouveauté: elles avaient été précédées par plusieurs prises de position dans le même sens. Mais elles sont importantes en ce moment-ci, lorsque certains Etats ACP et l'Inde paraissent (d'après leurs positions officielles) rangés parmi les partisans de la libéralisation des échanges agricoles mondiaux en tant que chemin pour combattre les pénuries alimentaires et pour affirmer le droit de chaque pays à un niveau raisonnable d'autonomie alimentaire et à la sauvegarde de son environnement et sa biodiversité. Je renvoie à cette rubrique du 27 mai 2003 (notre bulletin n° 8470), non par goût de l'autocitation, mais parce qu'elle rend compte de textes fondamentaux dans le domaine qui nous occupe. Ce n'est pas moi mais John Madeley, l'auteur de «Food for All: the need for a new agriculture» qui cite des études qualifiées (de la CNUCED, de la FAO et autres) qui «démontrent les conséquences néfastes de la libéralisation des échanges agricoles sur la sécurité alimentaire». Les cultures pour l'exportation entraînent la création de grandes exploitations agricoles qui marginalisent les petits paysans et intensifient le chômage et la pauvreté. Selon Anuradha Mittal, l'ouverture totale des échanges mondiaux de denrées alimentaires «annihile la capacité des paysans à produire de la nourriture pour leurs familles et leurs communautés locales», et les contreparties en devises enrichissent quelques privilégiés et les multinationales sans aucun bénéfice pour «les paysans en situation précaire».

Ces citations sont tirées, avec plusieurs autres, d'une publication (Le Courrier - magazine de la coopération au développement ACP-UE) patronnée par la Commission européenne, qui donne l'impression de les avoir oubliées. Les effets négatifs de la concurrence déloyale de produits alimentaires européens dont l'exportation est subventionnée par l'UE sont également dénoncés (sauf lorsque les pays pauvres les souhaitent eux-mêmes pour obtenir au meilleur prix des denrées dont ils ont besoin). Mais on sait que l'UE est maintenant prête à s'engager à supprimer ses subventions à l'exportation.

Je ne critique pas les pays qui continuent à réclamer la libéralisation mondiale maximale des échanges agricoles: ils défendent leurs intérêts légitimes, ils visent le marché européen parce qu'il est solvable. Cet objectif est licite mais il n'a rien à voir avec les intérêts des pays les plus pauvres (la grande bénéficiaire en serait de toute manière la Chine, ils n'ont qu'à attendre) ni avec la lutte contre la faim dans le monde. Il est normal que des pays comme l'Equateur, la Colombie, le Panama et le Nicaragua attaquent la «préférence» que l'UE s'efforce de sauvegarder en faveur des bananes des pays ACP. Mais lorsque la plainte vient des Etats-Unis (voir notre bulletin n° 9459 du début du mois), aucune production nationale n'est en cause ; il n'y a que les intérêts de quelques multinationales.

Considérer l'agriculture européenne comme un ensemble. D'ailleurs, à l'intérieur de l'UE elle-même, certains gouvernements donnent la priorité aux intérêts du grand commerce sur la sauvegarde de l'activité agricole en Europe, à moins que des intérêts locaux soient en jeu. Le nouveau président de la commission «agriculture» du Parlement européen est Britannique, Neil Parish, et c'est lui qui réclame l'embargo sur les importations de viandes de bœuf brésiliennes dans l'UE: comme par hasard, la source de cette demande est un rapport des éleveurs… écossais et irlandais ! Cet épisode me rappelle l'attitude des Pays-Bas, défenseurs acharnés de la libéralisation totale du commerce agricole (au point d'avoir soutenu avec acharnement des dispositions sur les importations de riz qui auraient condamné à la disparition toute production de riz dans l'UE)… sauf le jour où il a été question de libéraliser les importations de fleurs en provenance d'Afrique. Les Pays-Bas, grands producteurs de fleurs, ont alors prôné et obtenu des conditions raisonnables d'importation, les mêmes qu'ils refusaient avec acharnement pour les produits agricoles intéressant d'autres Etats membres.

Aujourd'hui, chacun défend ses intérêts nationaux. Et si l'on s'efforçait de considérer l'agriculture européenne comme un ensemble, comme un intérêt commun ?

(F.R.)

 

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