Deux orientations m'ont surtout frappé dans le débat réunissant (à l'occasion du dixième anniversaire du groupement « Notre Europe», voir cette rubrique d'hier) plusieurs responsables actuels de la construction européenne: a) la constatation unanime que l'UE à 27 (et destinée à s'élargir encore) devra réaliser une partie de ses progrès futurs sans la participation immédiate de tous les Etats membres ; b) la tendance très forte à considérer que la mondialisation doit être subordonnée à des règles et des conditions.
L'ironie de Guy Verhofstadt. La place et le rôle de l'Europe dans la mondialisation ont été longuement débattus, à partir du rejet unanime de la phrase célèbre de Gordon Brown selon laquelle entre les Etats et le monde, il n'y a rien. Le Premier ministre belge Guy Verhofstadt a commencé par l'ironie: « Je croyais avoir compris autrefois qu'entre l'Etat et le monde il y avait le Commonwealth», façon élégante pour remarquer que les Britanniques ont changé d'avis lorsque leur Commonwealth s'est effondré en tant que bloc politique, économique et monétaire compact. Pour tous les participants au débat, l'UE constitue aujourd'hui ce relais intermédiaire pouvant permettre aux Européens (qui ne représenteront bientôt plus que 5% de la population mondiale, malgré les élargissements de l'UE) de garder un poids international.
Selon la définition de Pascal Lamy, qui tirait les conclusions, l'Europe est «l'intermédiaire pertinent» entre tout pays européen isolé et le monde. Il a constaté qu'aucun participant n'a rejeté la mondialisation même si tous ont affirmé l'exigence de l'orienter. Entre ceux qui réclament d'abord la protection face aux excès «mondialistes» et ceux qui prônent d'abord l'ouverture, un compromis est, selon M. Lamy, « possible et indispensable ». Pour la plupart des participants, ce compromis consiste à subordonner les ouvertures à l'application effective de règles communes. Le président du Parlement européen, Josep Borrell, a été le plus ferme: les droits sociaux, la liberté syndicale et les réglementations commerciales équitables sont les conditions sans lesquelles « la mondialisation se réaliserait contre l'Europe». Emilio Gabaglio a réclamé « une gestion démocratique de la mondialisation». Les initiatives récentes du Premier ministre français Dominique de Villepin (taxe sur le carbone des produits importés, bouclier monétaire à l'égard des monnaies sous-évaluées) ont été évoquées avec prudence mais dans un sens généralement positif.
Ajouter, non pas enlever. Le débat sur la relance interne de la construction européenne avait démarré par une affirmation très forte de Guy Verhofstadt: il faut sortir de la crise constitutionnelle non pas en enlevant ceci ou cela au projet que tous les gouvernements ont signé, mais au contraire en y ajoutant ce qui manque, notamment la «jambe économique» de l'UEM (Union économique et monétaire). Il faut répéter l'opération historique de Messine: aller plus loin que ce qui avait été rejeté. Ici se pose la question: que faire avec ceux qui refusent ? La réponse du Premier ministre belge est claire: permettre d'avancer à ceux qui le veulent.
Un consensus venu de l'Est. Il faut souligner l'assentiment de Peter Medgyessy, ancien Premier ministre et ministre des Finances de Hongrie, à la formule des vitesses différenciées: il estime qu'elle est inévitable. Il faudra créer des «groupes ouverts» entre les Etats membres disposés à avancer, sinon les pays les plus faibles seraient obligés de freiner toute progression pour laquelle ils ne sont pas prêts. Bien entendu, ceux qui restent d'abord dehors doivent être encouragés et aidés à rejoindre l'avant-garde, comme c'est le cas aujourd'hui pour l'euro. L'attitude de M. Medgyessy est un signal positif venant de l'Est, attendu depuis longtemps par Jacques Delors (qui a réaffirmé le caractère inéluctable de la «différenciation» à l'intérieur de l'Union dans le livre «L'Europe tragique et magnifique» diffusé par Notre Europe à l' occasion de ce colloque et sur lequel cette rubrique reviendra plus en détail). Pascal Lamy a constaté en conclusion la tendance à «avancer sur quoi on est d'accord avec qui est d'accord», quelle que soit la dénomination de cette démarche.
Deux orientations qui feront débat. Josep Borrell a souligné avec vigueur l'exigence d'éliminer la concurrence fiscale entre les Etats, en commençant par la zone euro, et Poul Nyrup Rasmussen, président du Parti socialiste européen, s'est dit entièrement d'accord (ce qui promet quelques empoignades prochaines entre les forces politiques et avec la Commission). De son côté, Guy Verhofstadt a souligné que les taxes citées par M. de Villepin (voir plus haut) auraient une nature européenne: c'est, à son avis, de la part de la France, une «avancée formidable» vers les ressources propres de l'Union, un objectif auquel jusqu'à hier, a observé le Premier ministre belge, «nous étions seulement quelques ingénus à croire ».
(F.R)