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Bulletin Quotidien Europe N° 9304
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

Imprécisions et manque de vision dans les réactions au rapport sur la Turquie

Chacun pour son compte. Le rapport de la Commission européenne faisant le point sur l'état des négociations avec la Turquie a fourni à chacun l'occasion de mettre l'accent sur l'aspect auquel il est plus sensible. Il en est résulté des réactions disparates qui confirment les différentes positions et préoccupations, davantage que des réactions ponctuelles et objectives au rapport de la Commission.

Le cas du Parlement européen est exemplaire. Marina Gazzo a consacré dans notre bulletin d'hier une page entière aux prises de position des différents groupes politiques ou de parlementaires à titre individuel. En se fondant chaque fois sur les analyses de la Commission, les uns reprochent à celle-ci (parfois de façon très vive) de ne pas s'être prononcée en faveur de l'arrêt des négociations: c'est le cas notamment de membres du groupe PPE, allemands en particulier. En revanche, pour la plupart des socialistes, la suspension des négociations serait totalement inappropriée et l'adhésion de la Turquie demeure la seule option acceptable. Les réactions des verts sont plus nuancées, alors que d'autres groupes sont encore plus virulents, jusqu'à l'appel d'un parlementaire italien à «claquer la porte au visage de la Turquie ».

Les réactions d'autres mouvements ou groupes de pression répondent au même principe: chacun fonde son évaluation sur l'aspect qui le concerne directement. L'exemple le plus typique est la prise de position de la Fédération euro-arménienne, dont le titre est explicite: « La question du génocide arménien exclue du rapport - La Commission refuse de suspendre les négociations ». Après un résumé assez objectif du contenu du rapport, la Fédération accuse la Commission de « censurer les questions arméniennes et en particulier le négationnisme de la Turquie» en ajoutant: « C'est un coup à la crédibilité de la Commission.»

La Commission s'est engagée. Je pourrais continuer les citations. Je me limite à observer que la Commission, loin de se dérober à sa responsabilité de prendre position, a écrit en toutes lettres qu'elle réclame de la Turquie « la mise en œuvre intégrale et non discriminatoire du protocole additionnel à l'Accord d'Ankara », en précisant: si la Turquie ne satisfait pas à « la totalité de ses obligations », la Commission fera « des recommandations appropriées avant le Conseil européen de décembre», c'est-à-dire dans les prochaines semaines (voir le résumé du rapport de la Commission par Albin Birger dans notre bulletin d'avant-hier). Il est normal que la Commission attende les résultats des négociations en cours entre la Présidence finlandaise et le gouvernement turc sur l'affaire de Chypre, ainsi que les initiatives annoncées par M. Erdogan concernant la révision de l'article de la Constitution relatif à la liberté d'expression, avant de formuler des recommandations qui pourraient très rapidement s'avérer caduques ; mais elle s'est engagée formellement à se prononcer avant la mi-décembre. Je souligne aussi que le rapport de la Commission, tout en étant critique, n'est pas si radicalement négatif qu'on l'a parfois prétendu. Les conclusions de son document stratégique affirment: « La Turquie continue à remplir de manière satisfaisante les critères politiques de Copenhague et a poursuivi ses réformes économiques, à un rythme toutefois moins soutenu ». La Commission juge nécessaires des «efforts supplémentaires» sur: la liberté d'expression, les droits des communautés religieuses non musulmanes, les droits de la femme, les droits syndicaux et le contrôle civil sur l'armée. En revanche, elle juge que la Turquie est déjà « une économie de marché opérante ».

Une approche erronée. Après ces remarques visant à préciser les faits au-delà des réactions émotives, j'ajouterais à titre personnel que je n'aime pas la manière dont le dossier turc est abordé. L'accent est mis chaque fois sur tel ou tel point spécifique, présenté comme l'élément central de la négociation. Or, il me semble évident que si le gouvernement turc veut avec fermeté que les négociations progressent, il fera chaque fois à la dernière minute les concessions indispensables pour éviter la rupture, après les avoir durement négociées. Il en a été ainsi à propos du procès du dernier prix Nobel et d'autres cas précédents ; il en sera ainsi à propos de l'affaire de Chypre et de la révision de la norme constitutionnelle sur la liberté d'expression (M. Erdogan a déjà fait des ouvertures à ce sujet). Qu'est-ci qu'ils diront, à ce moment-là, les adversaires de l'adhésion ? Reconnaîtront-ils que les obstacles actuels ont été supprimés, en attendant les suivants ?

A mon avis, la démarche doit être beaucoup plus globale et politique. Ce qu'il faut évaluer en commun, entre l'UE et la Turquie, c'est l'opportunité et la faisabilité de l'adhésion en elle-même, en tenant compte, par exemple, des transferts de pouvoirs qu'elle implique, des répercussions sur l'autonomie culturelle et plus tard politique des Kurdes, de l'évolution possible de la laïcité si le pouvoir militaire est radicalement affaibli. De son côté, l'UE devra évaluer sa capacité d'intégrer la Turquie (voir cette rubrique d'hier), y compris la durabilité de ses politiques agricole et de cohésion. Un peu de vision globale, s'il vous plaît, sans exclure la possibilité de solutions de rechange satisfaisantes. (F.R.)

 

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