Le cas italien. Grâce à l'euro, l'Union européenne est-elle en train de se libérer partiellement de l'emprise excessive de certains instruments financiers internationaux ? Les principales agences de rating mondiales avaient déclassé la fiabilité de l'Italie sur les marchés financiers, parce qu'elle n'avait pas pris, à leur avis, de mesures suffisantes pour redresser les comptes publics. En revanche, la Commission européenne et le Groupe de l'euro ont en principe fait confiance au programme italien visant le retour dans les «critères de Maastricht», tout en demandant des efforts supplémentaires. Les experts s'attendaient à ce que les marchés suivent les indications des agences de rating, avec comme effet un alourdissement des conditions d'emprunt pour l'Etat italien et une «prime de risque» supplémentaire représentée par l'augmentation du coût des contrats d'assurance sur l'insolvabilité éventuelle de l'Etat. Or, rien de cela n'a été constaté.
Les milieux communautaires en concluent que les marchés financiers font davantage confiance aux jugements des institutions européennes et un peu moins aux évaluations purement techniques et financières. Ces dernières demeurent logiquement indispensables ; les chiffres et les engagements concrets gardent toute leur valeur, mais d'autres considérations s'y ajoutent, telles que la confiance dans les intentions des autorités et les programmes de réformes qui accompagnent les prévisions budgétaires. À Bruxelles, ces deux éléments ont joué en faveur de l'Italie, car le Premier ministre est un ancien président de la Commission européenne et le ministre des Finances a exercé des fonctions de premier plan dans les services de la Commission et au sein de la Banque centrale européenne (BCE). Ils connaissent donc, et ils partagent, les objectifs et les orientations des instruments de l'UE (Pacte de stabilité, Stratégie de Lisbonne, etc.), et ils savent à quel point la stabilité de l'euro est essentielle pour leur pays (l'effet protecteur de l'euro représente leur première garantie). Le gouvernement italien a longuement expliqué à Bruxelles ses projets de réforme concernant notamment l'ouverture des marchés des professions libérales (certains «ordres professionnels» pèsent comme une chape de plomb sur l'efficacité économique du pays) et la remise en ordre des subventions et autres aides de l'Etat. Ce sont des éléments essentiels pour évaluer l'avenir ; ils échappent à l'observation des agences de rating, mais les opérateurs en tiennent de plus en plus compte. Il est vrai que ceux qui, en Italie, tirent profit des faiblesses et des lacunes de l'Etat se battent afin que rien ne change ; mais la moitié au moins de la dette publique italienne est dans des mains étrangères...
Autres faiblesses. D'autres lacunes subsistent. En particulier, l'Italie continue à être affaiblie par l'incapacité de faire démarrer une partie essentielle de ses régions en retard. Mais quelque chose semble bouger, et Romano Prodi en a parlé avec fermeté. Il ne l'a pas fait au niveau national, car il doit ménager certaines sensibilités (et intérêts électoraux…). Mais dans une interview du mois dernier (au quotidien «Le Monde»), il avait déclaré: «L'Italie n'a pas su profiter des fonds européens. Ils ont été mal gérés, à part dans quelques régions peu connues comme la Basilicata et l'Abruzzo. Nous devrons faire un grand effort pour changer, et la première chose est de reconnaître que nous avons gaspillé des moyens énormes». Dans d'autres Etats membres (Espagne, Irlande), les régions en retard sont sorties du sous-développement en quelques années (enfin, presque toutes), alors que certaines régions italiennes bénéficiant depuis un demi-siècle d'une aide européenne substantielle n'ont pas progressé. Malgré le chœur permanent des lamentations, cette situation n'est pas due à l'insuffisance des moyens engagés et encore moins à un défaut de capacités individuelles, mais à la surpuissance de la criminalité organisée: c'est le cas en Calabre, à Naples, en Sicile et ailleurs. À présent, des symptômes d'une volonté de changement apparaissent: vigueur des dénonciations par des livres/enquêtes (dont les auteurs ont dû être protégés par les autorités), enquêtes journalistiques qui mettent à nu des réalités hallucinantes (un exemple: des financements européens destinés à la formation des jeunes dont le bénéficiaire n'a jamais organisé aucun cours mais il avait une Ferrari dans son garage).
Trois déviations sont de plus en plus dénoncées: mauvais usage des financements européens, rémunérations abusives de fonctionnaires régionaux (1.500 euros par jour à un responsable de la distribution d'eau en Sicile, secteur contrôlé totalement par la mafia!), multiplication des institutions universitaires à l'avantage des professeurs mais au détriment de la qualité des études et de la recherche. Dans ces trois domaines, l'action publique n'est pas prise en considération par les agences de rating, mais les effets pour l'économie du pays peuvent être très significatifs, si le gouvernement a la force politique d'agir avec vigueur.
(F.R.)