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Bulletin Quotidien Europe N° 9292
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

Quelques enseignements du Sommet informel de Lahti et de la rencontre avec Vladimir Poutine - Evolutions positives des possibilités de coopération avec la Russie dans le domaine de l'énergie

Qu'est-ce que les citoyens européens ont pu retenir des réunions européennes de la fin de la semaine dernière à Lahti, d'abord entre les chefs d'Etat et de gouvernement de l'UE et ensuite avec Vladimir Poutine ? Pas grand-chose, je le crains. Le premier jour, une bonne partie des moyens d'information avait attiré leur attention surtout sur quelques phrases pittoresques de Vladimir Poutine à propos des avatars personnels du président d'Israël (qui n'ont rien à voir avec les réunions en question). Ensuite, la dispersion avait été totale, l'accent étant mis, par exemple, sur quelques remarques cinglantes du même M. Poutine à l'égard des responsables de l'UE qui lui donnaient des «leçons de démocratie et de transparence alors que certaines de leurs régions sont sous l'emprise de la mafia». On le voit, c'était la personnalité du président russe qui était mise en évidence, bien davantage que les résultats de ses entretiens avec l'UE.

Les principes de la Charte de l'énergie, sans la charte. Il est vrai qu'un aspect significatif de la rencontre UE/Russie a été mis en relief par une partie de la presse: le refus de M. Poutine de ratifier la Charte de l'énergie et d'en respecter les principes. Or, heureusement, cette interprétation toute négative ne correspond pas à la réalité. Toujours habile à soigner ses effets et à alterner le chaud et le froid, M. Poutine avait fait preuve, dans sa conférence de presse après dîner, de beaucoup de modération et même d'optimisme sur la possibilité d'un accord avec l'UE sur les principes de la Charte de l'énergie. J'invite à lire, dans les pages suivantes, le compte rendu de cette conférence de presse rédigé par notre rédacteur en chef adjoint Helmut Brüls ; on y trouve ce qu'on n'a pas lu ailleurs et qui modifie partiellement l'impression d'échec. Dès le 20 juillet dernier, j'avais écrit dans cette rubrique (bulletin n° 9236) qu'à mon avis «la Charte ne sera pas ratifiée, malgré les espoirs de Bruxelles, car Moscou n'acceptera pas une règle générale d'ouverture, un libre accès juridique au 'saint des saints' de l'économie russe», c'est-à-dire les ressources énergétiques, mais «on aura des négociations et des accords spécifiques ». M. Poutine a indiqué vendredi soir qu'il ne rejette pas les principes de la Charte mais qu'un autre document devrait être rédigé qui reprendrait ces principes tout en révisant certaines dispositions ; et ce serait l'objectif de l'accord de partenariat stratégique UE-Russie à négocier.

Dans sa communication du 12 octobre au Conseil européen (résumée dans notre bulletin n° 9285 et dont le texte complet va être reproduit dans notre série EUROPE/Documents), la Commission européenne avait insisté sur la ratification de la Charte mais elle en avait surtout explicité les principes, dans une vue d'ensemble des relations extérieures de l'Union dans le domaine de l'énergie, à l'égard en particulier non seulement de la Russie mais aussi de la Turquie.

Les trois sujets internes. Je reviens pour un moment sur le Conseil européen informel. Le compte rendu publié dans notre bulletin n° 9291 est exhaustif et équilibré ; Helmut Brüls, Albin Birger et Emmanuel Hagry ont rendu compte des échanges de vues intervenus sur les trois sujets autres que les relations avec la Russie qui ont donné lieu à un échange de vues: le changement climatique, la relance des efforts de l'UE en faveur de l'innovation et la politique de l'immigration. Aucune conclusion n'était attendue sur ces thèmes, l'objectif de Lahti étant de préparer les débats qui se dérouleront lors du Conseil européen de décembre.

Le document de Tony Blair et Jan Peter Balkenende à propos du changement climatique est remarquable pour sa clarté et sa fermeté: il affirme que les technologies pour une énergie à faible production de gaz carbonique «sont déjà disponibles ou à notre portée» et que l'Europe pourra exercer un véritable leadership dans ce domaine. Quant à l'innovation, le coup de fouet a été donné par le président de la Commission José Manuel Barroso et par le président du Conseil européen Matti Vanhanen ; la Commission a déjà pris des initiatives dont notre bulletin a rendu compte, et M. Vanhanen a résumé efficacement ce qu'il faudra faire. On a l'impression que cette fois-ci les mots seront suivis de quelque chose de concret, bien que de nombreuses difficultés subsistent. Sur la politique de l'immigration, les discours ont été vigoureux et convaincants, de la part aussi bien de M. Barroso que du Premier ministre espagnol José Luis Zapatero et du président français Jacques Chirac, mais le chemin qui devrait porter des mots aux actions semble encore nébuleux: de fortes réticences subsistent à l'égard d'une politique européenne (le président du Parlement européen, M. Borrell a pu dire qu'il ne constate pas un intérêt réel des Etats membres à progresser vers une politique commune en ce domaine) et les obstacles institutionnels qui entravent toute décision sont loin d'être surmontés. Le Sommet de décembre permettra-t-il de progresser effectivement ? Rien n'est encore acquis, malgré l'aggravation de la situation et l'urgence d'agir.

Pour une vue globale des relations avec la Russie. Nous voilà à la rencontre de vendredi soir entre les responsables de l'UE et Vladimir Poutine. À propos des relations Union/Russie en général, il faut résister à la tentation des interprétations subjectives. Il est normal que les défenseurs des droits de l'Homme trouvent insuffisantes les quelques phrases consacrées à l'assassinat à Moscou d'une journaliste héroïque et à l'attitude russe à l'égard de la Géorgie ; que les compagnies pétrolières soient déçues du refus persistant de M. Poutine à ratifier la Charte de l'énergie et que le monde industriel souhaite davantage de fermeté dans la promotion de la liberté des échanges. Et le président du Parlement européen Josep Borrell a sans doute joué son rôle en affirmant que l'UE ne peut pas échanger les droits de l'Homme contre de l'énergie.

Je reste pourtant de l'opinion (exprimée dans cette rubrique datée 14 septembre, bulletin n° 9264) que « chaque acteur européen des relations UE-Russie ne voit que l'aspect qui le concerne », chacun considère que « son » sujet est prioritaire et il évalue la situation à la lumière du résultat le concernant. C'est humain, dans quelques cas, c'est même noble, mais c'est irréaliste et n'aide pas à progresser. Entre l'UE et la Russie le besoin de s'entendre est réciproque. Il est théoriquement possible d'interrompre les relations avec M. Poutine à cause de ses lacunes criantes en matière de liberté et de démocratie, à la condition d'être prêts ensuite à accepter l'interruption éventuelle des fournitures de gaz russe à l'Union (elles couvrent plus d'un quart de son approvisionnement global). Sinon, l'on risque de glisser dans la démagogie. Ceux qui estiment qu'un accord de partenariat renforcé entre l' UE et la Russie représente une évolution souhaitable, voire nécessaire (j'en fait partie), doivent accepter de le négocier dans le but de le conclure, en réclamant bien entendu qu'il couvre, aussi largement que possible, les domaines politiques et des droits de l'homme, mais en étant conscients des limites de ce que l'UE est en mesure d'imposer concrètement. Josep Borrell a eu raison de souligner que « depuis plusieurs mois, le Parlement européen constate avec préoccupation un affaiblissement de la démocratie en Russie, une augmentation du contrôle sur les médias et des difficultés croissantes pour l'opposition politique». Il faut se battre pour améliorer la situation, sans toutefois prêcher la rupture si l'on n'est pas en mesure de soutenir une telle position jusqu'au but. Les représentants européens n'ont pas manqué de vigueur dans leur dialogue avec M. Poutine dans ces domaines ; je renvoie aux pages suivantes qui en rendent compte sans rien cacher des aspérités du dialogue. Mais serait-il raisonnable d'aller plus loin ?

Á la lumière de ces considérations - qui ne plairont pas à tout le monde - les résultats de la rencontre de Lahti correspondent largement à ce qui était prévisible. Avec plus ou moins d'hypocrisie, Vladimir Poutine a écouté les observations et protestations de l'UE pour ses déviations relatives aux droits de l'homme et à la liberté d'expression, ainsi qu'à propos des restrictions abusives qui limitent ou étouffent les activités des ONG (organisations non gouvernementales) en Russie, et il a fait quelques réponses acérées. Il est facile d'ironiser sur le caractère purement verbal de ses engagements pour l'avenir, mais j'estime que, même avec leurs limites, les remontrances et pressions européennes ne sont pas inefficaces. Avant la rencontre au sommet,
M. Poutine avait été quand même obligé, après quelques jours de silence dédaigneux, d'affirmer que les assassinats de journalistes ne sont pas acceptables et que dans le cas d'Anna Politkovskaïa une enquête sera conduite, jusqu'à la découverte et à la punition des coupables. Paroles ? Bien sûr, mais celui qui les a prononcées devra quand même en rendre compte, car il continuera à être harcelé à leur sujet. Et j'estime que toute prise de position européenne vigoureuse représente un encouragement pour ceux qui sur place, en Russie (et ils sont nombreux), se battent courageusement
pour la liberté et ont besoin de soutien.

De la Géorgie au dossier énergétique. Je crois à une efficacité analogue des pressions de l'UE concernant l'attitude russe à l'égard des pays de l'ancienne URSS que Moscou voudrait logiquement maintenir dans son orbite, ou les y ramener (il ne s'agit pas, on le sait, de la seule Géorgie). M. Poutine ne peut pas négliger totalement les mises en garde d'une Europe vigilante, surtout si les échanges de vues, forcément superficiels, de la rencontre de vendredi dernier prendront la nature de sujets de discussion officielle dans le prochain sommet formel et ensuite dans les négociations de l'accord de partenariat.

Malgré tout, le dossier de l'énergie sera au centre des prochaines négociations, non pas parce qu'il est plus important que tous les autres mais parce que c'est le domaine où l'UE à un vrai pouvoir de négociation, à la condition qu'elle sache définir des positions uniformes et parler d'une voix unique. Elle en est loin. Il est vrai qu'une politique commune de l'énergie n'existe pas et qu'elle n'est pas prévue dans les textes actuels (c'est l'un des résultats du blocage de la Constitution). Mais ce n'est pas une bonne raison pour renforcer la position de M. Poutine en lui permettant de jouer sur les divergences entre les pays de l'Union. J'y reviendrai demain.

(F.R.)

 

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