Diversification possible. Le hasard a voulu que le jour même où j'ai exprimé l'impression que certaines réactions à l'accord entre Russie et Algérie sur le gaz naturel étaient excessives (voir cette rubrique d'hier), le président de l'organisme italien de l'énergie électrique (ENEL), Fulvio Conti, fût à Bruxelles pour des entretiens notamment à la Commission européenne. Je lui ai demandé son avis. Voici sa réponse: « L'entente Gazprom-Sonatrach a étonné seulement ceux qui ne sont pas actifs dans ce domaine. Que les grands fournisseurs se coordonnent, c'était prévisible. Ce qui étonne, c'est le manque de préparation de l'Europe». M. Conti a logiquement insisté sur la situation de son pays, dont la production d'électricité dépend à 70% du gaz. Il est indispensable de diversifier les sources, et les voies existent: charbon (de manière écologiquement correcte, c'est devenu possible), biomasse (qui offre une grande variété de possibilités à l'avantage de l'agriculture) et aussi, à son avis, le nucléaire. Mais à l'intérieur même de la solution « gaz naturel », les sources d'approvisionnement peuvent être diversifiées, à la condition que l'Italie ne dépende plus exclusivement des deux gazoducs actuels: l'un pour le gaz russe (via l'Autriche), l'autre pour le gaz algérien (via la mer). Si les installations appropriées sont construites, le gaz originaire d'Egypte, du Nigeria, du Qatar et de plusieurs Etats de l'ancienne URSS peut être transporté par navire sous forme liquide pour être ensuite rendu à la forme gazeuse. Et il faut de toute manière renforcer et développer la coopération énergétique avec la Russie. M. Conti considère comme extrêmement positives les expériences d'ENEL: gestion d'une centrale électrique à Saint-Pétersbourg (en partnership avec ESN Energo) et achat de 49,5% des actions de RusEnergoSbyt.
Considérations utiles. L'expérience d'ENEL et d'autres entreprises occidentales en Russie confirme quelques considérations de caractère général déjà développées dans cette rubrique:
a) Vladimir Poutine est effectivement orienté vers une certaine ouverture du marché russe, non pas par gentillesse mais par nécessité: les capitaux et les technologies occidentales sont nécessaires au secteur énergétique de son pays. Il réclame la réciprocité, c'est-à-dire la faculté pour les entreprises russes d'agir sur le marché européen, d'acquérir des participations dans des entreprises européennes, de lancer éventuellement des OPA, etc. Les limites de ces opérations doivent être clairement définies du côté européen (voir le point d) ;
b) ce double mouvement de coopération et d'interpénétration partielle entraîne une dépendance réciproque qui imposera, sauf catastrophes imprévisibles, le respect par la Russie de ses engagements et des contrats de livraison de gaz et de pétrole. C'est l'un des aspects positifs de la coopération ;
c) toutefois, les marchés de l'énergie ne seront jamais totalement ouverts. Les autorités russes continueront à définir elles-mêmes les grandes orientations et à prendre les décisions essentielles. Ainsi: la Russie ne ratifiera jamais (du moins, dans un futur prévisible) la Charte de l'énergie avec les contraintes juridiques qu'elle implique (comme la liberté d'accès, pour les firmes occidentales, au réseau de transport de Gazprom pour exporter du gaz qu'elles achèteront ou même produiront en Russie même) ; l'accord avec Sonatrach a été négocié personnellement par M. Poutine ; l' implantation de sociétés italiennes en Russie a fait l'objet d'une déclaration politique Poutine/Prodi (dans ce cadre politique, il y a eu avant-hier l'annonce de l'accord de coopération Gazprom-ENI couvrant toute la chaîne de production, et même la possibilité pour Gazprom de distribuer directement une partie de son gaz en Italie) ;
d) les autorités des Etats membres devront de façon analogue garder le contrôle des opérations d'entreprises russes dans l'UE, et les politiques à suivre devront être définies au niveau européen. Du côté russe, on n'est pas ingénu ; on ne doit pas l'être du côté européen. Les principes de la Charte de l'énergie, ou bien ils sont valables pour tous, ou bien ils ne sont contraignants pour personne. Et les intérêts individuels de telle ou telle entreprise ne doivent jamais prévaloir sur les intérêts nationaux, ni sur les intérêts européens définis ensemble. Tout en reconnaissant l'autonomie des Etats membres dans certains aspects, ce n'est qu'en agissant au niveau européen qu'il sera possible de négocier d'égal à égal dans l'intérêt de tous.
Le respect de ces principes permettra à l'UE et aux Etats membres d'entamer avec confiance les prochaines discussions sur l'énergie: d'abord avec M. Poutine, invité au Conseil européen informel du 20 octobre, consacré essentiellement au dossier énergétique ; en deuxième lieu au Sommet UE-Russie de novembre ; et puis dans le cadre des négociations sur l'accord de partenariat stratégique envisagé.
(F.R.)