Bruxelles, 30/05/2006 (Agence Europe) - Profitant de l'audition du Président de l'Eurogroupe et Premier ministre luxembourgeois, Jean-Claude Juncker, qui s'inscrivait dans le cadre de l'examen du rapport de Pervenche Berès sur les activités de la Banque centrale européenne (BCE) en 2005, les députés de la commission des affaires économiques et monétaires du Parlement européen, ont surtout insisté sur la question de l'équilibre au sein du Directoire de la BCE. Ils ont aussi abordé le thème récurrent de la coordination des politiques économiques et la controverse, plus récente, de l'élargissement de la zone euro.
Perplexe quant aux solutions proposées mais pas opposé à une réflexion sur le mode de désignation des membres du Directoire de la Banque centrale européenne (BCE), Jean-Claude Juncker a insisté sur le fait qu'aucun critère de nationalité n'est inscrit dans le Traité. Si en pratique la répartition des postes s'est faite au profit des principales économies de la zone euro, entraînant aussi le remplacement des membres du Directoire en fin de mandat par des compatriotes, cette configuration institutionnelle n'est en effet pas instituée par les textes qui font de la compétence et de l'expérience les principaux critères d'attribution. S'il n'y a pas de règles de nationalité formelle, le Président de l'Eurogroupe a toutefois reconnu que le Conseil européen de printemps en 1998 n'aurait pas dû acter au moment de la désignation du premier Président de la BCE, le Néerlandais Wim Duisenberg, que son successeur serait français. Cela a certainement accrédité l'idée qu'une sorte d'héritage de rang par nationalité pouvait s'instituer, a-t-il déploré.
Relancée lors de la nomination de Jürgen Stark, seul candidat en lice pour la succession d'Otmar Issing, la polémique sur la répartition des sièges au sein de l'organe a montré les frustrations du Parlement européen qui ne se satisfait pas de son rôle modeste dans la procédure. Ce dernier remaniement au sein du Directoire, effectif au 1er juin, avait été précédé par le remplacement de l'Espagnol Eugénio Domingo par son compatriote José Manuel Gonzalez-Paramo en 2004 et par celui de Tommaso Padoa-Schioppa par un autre italien, Lorenzo Bini-Smaghi en 2005. Suite à l'audition de M. Stark en avril (EUROPE n° 9174), les députés avaient approuvé la nomination du vice-président de la Bundesbank en mai (EUROPE n° 9195), tout en manifestant leur mécontentement face à l'absence de candidats, au manque de diversité dans l'expérience des candidats potentiels et aux considérations nationales qui peuvent influencer la répartition des postes.
Invité à présenter ses idées de refonte de la procédure, le Directeur du think tank Bruegel, Jean Pisani-Ferry, n'a pas convaincu le Président de l'Eurogroupe. Qualifiées d'inefficaces par M. Juncker, les propositions de M. Pisani-Ferry ont été accueillies plus favorablement par de nombreux députés, séduits par le rôle que le Parlement serait amené à jouer. Un groupe composé de personnalités reconnues dresserait une liste de trois candidats, ensuite auditionnés par le Parlement, qui sélectionnerait celui au profil adéquat. Cela aurait l'avantage de créer un cadre de sélection qui concentre les débats pas sur la nationalité mais sur les compétences, avec, à la différence de la procédure actuelle, une meilleure visibilité au moment du choix de l'adéquation entre les compétences de la personne et le portefeuille dont elle aura la charge. M. Juncker en revanche ne se fait pas d'illusion sur la mise en œuvre d'une telle procédure et n'envisage pas que d'éventuels candidats au Directoire se présentent devant le Parlement pour y être auditionnés et adoubés comme de simples « enfants de chœurs ». Peut être suffirait-il là aussi que les Etats membres s'en tiennent à la lettre du traité, glisse-t-il enfin, invitant à continuer à réfléchir sur cette question.
En adoptant et motivant sa décision de ne pas proposer l'entrée de la Lituanie dans la zone euro, en raison des craintes pour le niveau de l'inflation à long terme, la Commission a respecté le Traité et ne devrait pas être critiquée pour cela, a aussi affirmé M. Juncker. En réponse par exemple aux interrogations de Margarita Strakevièiûtë (ADLE/Lituanienne) ou à l'indignation d'Alain Lipietz (Verts-ALE/Français), le Président de l'Eurogroupe s'est montré ferme, soulignant que « la Commission applique le traité sur le fond et quant à la forme ». Ainsi, « je ne voudrais pas qu'aujourd'hui en Lituanie on fasse les surpris », a-t-il estimé, en rappelant qu'« ayant appris que la BCE et la Commission avaient des grandes réserves, je me suis adressé aux autorités lituaniennes sur un ton amical pour leur dire de bien vouloir peser le choix de présenter cette demande (anticipée) », car le risque de refus était grand. « Je ne dis pas que tous les traités sont intelligents, mais c'est le traité », a-t-il constaté, avant de regretter que cette affaire, « mal engagée » du fait de la « maladresse de la partie demanderesse en dépit des avertissements qui lui ont été lancés », puisse avoir des répercussions négatives sur l'opinion publique lituanienne, qui a l'impression d'avoir été traitée de façon injuste. Or, il aurait fallu qu'on explique le fond des choses et leur fonctionnement, a-t-il répliqué en renvoyant chacun à ses responsabilités. A moins de changer les règles du jeu, la décision de la Commission a aussi le mérite, selon lui, de ne pas instaurer un précédent qui hiérarchise les critères de Maastricht. Accorder moins d'attention au critère d'inflation qu'à ceux du déficit ou de la dette, reviendrait à déposséder les institutions de tout argument de quelque sorte que ce soit pour refuser l'entrée dans la zone euro à l'avenir, a-t-il ainsi expliqué.
En termes de coopération économique et budgétaire, M. Juncker a précisé qu'il avait proposé à la BCE de « nous voir régulièrement à trois (la BCE, le Commissaire aux affaires économiques et monétaires et lui-même, le Président de l'Eurogroupe: NDLR), à intervalles réguliers », ainsi qu'avec les partenaires sociaux. La BCE et l'Eurogroupe doivent mieux expliquer leurs politiques respectives, notamment pour faire comprendre pourquoi une « politique de rigueur salariale doit continuer », car il ne suffit pas de dire qu'on ne constate pas d'effets de second tour sur les salaires. Si la réforme du Pacte de stabilité et de croissance s'est révélée être « une bonne chose en dépit des critiques initiales », M. Juncker s'est également inquiété du retour à un certain laxisme en période de croissance favorable. Les efforts d'assainissement budgétaire ont été positifs en 2005, mais « il y a comme un relâchement de la consolidation » en 2006 et 2007 et nous sommes « en train de répéter les mêmes erreurs que nous avions accumulées à la fin de la décennie dernière », a-t-il prévenu. Les prix du pétrole « se sont installés à un niveau durablement élevé » et nous nous attendons à ce qu'ils gravitent autour de 69 dollars le baril en 2006 et 71 dollars l'année prochaine, a-t-il par ailleurs ajouté.