Les vraies priorités. Je ne cacherai pas quelques soucis face aux dernières évolutions des négociations du
« cycle de Doha » de l'OMC. Ma crainte n'est pas du tout que le résultat soit moins spectaculaire que certains milieux le souhaitent, car je ne partage pas l'opinion selon laquelle le monde serait aujourd'hui affligé d'une liberté insuffisante des échanges et qu'une nouvelle expansion spectaculaire du commerce serait la priorité des priorités. Ma crainte est plutôt que l'UE reste seule à multiplier les offres et les concessions, face à des interlocuteurs qui ne semblent avoir qu'un seul objectif: conquérir le marché alimentaire européen. Cet objectif n'a rien à voir avec les vraies priorités mondiales qui s'appellent la lutte contre la faim dont est menacée une très vaste partie de l'humanité et la bataille contre la destruction de la nature. L'ouverture du marché européen telle que la demandent le Brésil et quelques autres pays grands exportateurs agricoles obtiendrait l'effet opposé: en détruisant l'activité agricole en Europe, elle réduirait la disponibilité mondiale de produits alimentaires (l'UE en est le principal donnateur aux pays pauvres) et provoquerait un désastre écologique colossal.
Elle aurait en outre le résultat d'éliminer du marché européen les exportations des pays les plus pauvres, exportations qui sont subordonnées aux préférences commerciales que l'UE octroie surtout à l'Afrique et qui, en cas d'ouverture des marchés «erga omnes », seraient balayées par la concurrence de producteurs d'autres continents, plus efficaces et bénéficiant de conditions naturelles plus favorables. Il ne resterait à l'Afrique que la ruineuse « monoculture pour l'exportation» (dans un pays les cacahuètes, dans un autre le cacao, ailleurs le tabac), héritage de la colonisation et destructrice des cultures traditionnelles destinées aux populations locales, le résultat étant de chasser les gens des campagnes vers des villes artificiellement gonflées et de rendre les pays concernés dépendants à jamais des importations alimentaires. C'est exactement le contraire qu'il faut faire, c'est-à-dire relancer l'agriculture traditionnelle en la modernisant. Quelle mystification, prétendre que l'ouverture totale du commerce agricole mondial soit favorable aux pays les plus pauvres !
Le piège de la compétitivité en agriculture. Ce qui précède me semble tellement évident que la montagne de mensonges derrière laquelle l'on s'efforce de cacher la réalité pour défendre les intérêts du grand commerce, de quelques multinationales et des grands propriétaires de terres ne mérite, à mon avis, qu'une seule réaction: l'indignation. Et voici que surgit maintenant un argument supplémentaire pour justifier l'ouverture intégrale du marché agricole européen: le renforcement de la compétitivité. La réponse de l'Europe devrait être: pas de ça, de grâce, on a déjà assez payé ! Dans la première phase de la PAC, l'Europe avait été obligée de donner la priorité à l'augmentation de sa production alimentaire parce que dans l'après-guerre les enfants affamés, on les avait ici, chez nous. Heureusement, la reconquête de l'autonomie alimentaire avait été rapide. Ensuite, face à certains abus devenus intolérables (les agriculteurs ne sont pas des saints, ils savent être égoïstes et profiteurs comme toute autre catégorie), chaque réforme de la PAC a eu comme objectif de passer d'une production intensive, nuisible à l'environnement et à la qualité des produits, à une production extensive, respectueuse à la fois de la nature et de la qualité. On ne peut pas appliquer tel quel en agriculture le concept de productivité applicable au secteur industriel. L'Europe en a fait dans quelques cas la douloureuse expérience.
Le cas le plus triste et spectaculaire a été celui de la vache folle. C'est quoi, la maladie de la vache folle, sinon le résultat de l'effort visant à diminuer le coût de l'élevage en faisant ingurgiter aux bovins des farines de viande à la place de l'alimentation végétale? Des animaux herbivores, amis de l'homme depuis toujours, étaient transformés en carnivores, nourris des carcasses d'autres animaux. La sagesse ancienne savait que ceci était contre nature: des textes de Plutarque le prouvent. Mais la loi de la compétitivité et la cupidité avaient amené des fabricants d'aliments pour animaux et des éleveurs à surmonter les scrupules ; on sait ce qu'il en a coûté. Deuxième exemple: les excès de certains éleveurs de porcs qui n'ont pas respecté les normes européennes contre les nitrates, avec comme résultat l'empoisonnement des nappes phréatiques. Dans certaines zones, l'agriculture était devenue la première source de pollution, devant l'industrie chimique. Les enfants ne pouvaient plus boire l'eau courante ! Elle était devenue dangereuse. Encore une fois, le mirage de la productivité maximale avait frappé.
Les vrais responsables de la diffusion de la «grippe aviaire ». Un troisième cas se profile: les scientifiques commencent à comprendre que les responsables du risque de diffusion de la grippe aviaire ne sont pas les oiseaux migrateurs, mais certains élevages industriels de poulets ! Ces élevages sont souvent un exemple de la cruauté de l'homme à l'égard d'animaux inoffensifs, domestiqués depuis l'aube de l'humanité et compagnons fidèles de son développement. Si l'exploitation devient excessive, la nature se venge. Voici ce que je viens de lire dans l'hebdomadaire français « Le Point » (n.1757) à propos non pas de l'origine mais de la diffusion de la grippe aviaire. Leon Bennun, directeur de «Birdlife International », rejette les accusations contre la migration naturelle des oiseaux et dénonce la « migration industrielle »: aujourd'hui, des millions de poulets et de canards d'élevage sillonnent les routes, « la mondialisation a transformé le poulet en espèce migratoire et les mouvements de poulets autour du monde se produisent 365 jours par an, à la différence des migrations saisonnières des oiseaux sauvages ». Les quelques canards sauvages et cygnes porteurs de virus découverts en Europe « avaient été probablement contaminés au contact d'élevages de volaille », affirme le journal. L'effort de l'UE pour éliminer ce qu'il y a d'ignoble dans certaines formes de ces élevages a sans doute un coût (d'ailleurs minime pour le consommateur final) qui doit être accepté, et il rend indispensables en même temps des précautions vis-à-vis des pays qui n'appliquent pas de normes analogues.
En Europe, la nature est en danger. De la même manière, ont un coût la protection de la biodiversité végétale et animale européenne (ou de ce qu'il en reste), la sauvegarde de nos paysages façonnés au cours des siècles par l'agriculture, le maintien ou le rétablissement de l'équilibre territorial, indispensable pour modérer le gonflement des banlieues qui, dans certains Etats membres, est à l'origine de la plupart des difficultés sociales et économiques des grandes villes. Le document tout récent de la Commission européenne sur le déclin de la biodiversité en Europe, proposant un plan d'action pour l'enrayer, est accablant. Il affirme que les écosystèmes en Europe ont souffert davantage que ceux de tout autre continent et que plus de la moitié des zones humides et des zones agricoles les plus riches du point de vue de la nature, ont déjà été perdues (voir notre bulletin n. 9197). La disparition de la flore et de la faune est encore plus grave que les changements climatiques, car « une fois les espèces disparues, aucun retour en arrière n'est possible ». Le plan que la Commission propose implique à la fois des efforts, des investissements et une protection: la «réduction des retombées négatives des échanges internationaux» figure en toutes lettres parmi les objectifs du plan.
Les vraies priorités. Ma conclusion est simple: le maintien d'une activité agricole sur l'ensemble du territoire est vital pour la civilisation européenne, et l'augmentation artificielle de la productivité ne constitue en rien une réponse acceptable au défi de la concurrence mondiale (sauf dans certains des nouveaux Etats membres qui n'ont pas encore atteint le niveau souhaitable de modernisation). Les nouveaux efforts doivent porter au contraire sur la formation des agriculteurs, le respect de la nature, la qualité des produits. En matière de commerce international, les priorités agricoles résident pour l'UE dans la protection de ses « dénominations d'origine » (ignoblement exploitées dans de nombreux pays tiers, y compris certains des plus riches) et dans l'établissement progressif de normes mondiales de respect de la nature. Parallèlement, l'UE doit se battre pour le maintien des «préférences» qu'elle octroie aux pays africains et aux autres de la liste ONU des pays moins favorisés. Une Commission européenne qui en même temps publie le document cité sur la biodiversité et céderait aux demandes des pays grands exportateurs agricoles au-delà de ce que l'UE a déjà accepté, serait gravement en contradiction avec elle-même et sacrifierait les intérêts essentiels de l'Europe à la protection d'intérêts sectoriels, certes respectables mais qui doivent rester subordonnés aux exigences prioritaires.
Plusieurs déclarations de responsables européens au plus haut niveau, y compris du chancelier Schüssel, président du Conseil européen, sur la signification de l'activité agricole pour l'Europe, sont rassurantes. Je ne pense pas que des dérapages soient possibles, quelles que soient les tensions et les pressions de la dernière phase des négociations de Genève. De toute manière, l'UE est et restera le principal importateur mondial de produits agricoles, notamment en provenance d'Afrique et d'autres pays pauvres. (F.R.)