De mon point de vue (qui, il est vrai, n'est pas celui de tout le monde), l'évolution du «Cycle de Doha» des négociations commerciales mondiales n'est pas aussi mauvaise qu'on le prétend. Quels sont aujourd'hui les objectifs essentiels de l'humanité ? Lutter contre la faim dans le monde en aidant les pays les moins favorisés à développer leurs productions vivrières, tout en sauvegardant la nature et la biodiversité. Les intérêts commerciaux doivent eux aussi tenir compte de ces exigences prioritaires. Sous cet angle, les négociations à l'OMC évoluent positivement. Les réductions douanières dans le secteur industriel seront peut-être quelque peu inférieures aux espoirs et la libération des services moins rapide. Ce n'est pas une perspective dramatique, ni pour le monde en général ni pour l'Europe, dont la priorité, quoi qu'on en dise, est de sauvegarder son autonomie alimentaire, sa nature et ses paysages, donc son activité agricole. Et elle donne l'impression d'en avoir pris conscience.
Sauvegarder l'agriculture européenne. Treize Etats membres, c'est-à-dire la majorité, ont précisé en commun leur position au stade actuel des négociations agricoles. Sans entrer dans les détails (voir notre bulletin n. 9154), ils ont réaffirmé que l'offre déjà présentée «a épuisé, et même peut-être dépassé» la marge de manœuvre de l'UE dans ce secteur. Le nombre et le régime des produits sensibles ne peuvent pas subir la moindre dégradation, la clause de sauvegarde spéciale et les prix d'entrée doivent être maintenus. En l'absence de contreparties effectives des «grands payes émergents» dans les domaines des produits industriels et des services (attention, rien n'est demandé dans ces domaines aux pays les plus pauvres), l'offre agricole de l'UE devrait même être réduite afin de sauvegarder l'équilibre global de la négociation. Je ne considère pas ce texte de l'UE comme une position de négociation, mais comme la constatation que les demandes du «groupe de Cairns» sont inacceptables car elles entraîneraient la fin de l'agriculture et de l'équilibre territorial en Europe, et en même temps l'élimination des pays pauvres du marché européen.
Maintenir les avantages en faveur des pays ACP et autres pays moins favorisés. La plupart des pays ACP semblent avoir compris que la seule voie pour conserver leurs débouchés commerciaux réside dans le maintien des préférences dont ils bénéficient sur le marché européen et leur extension, si possible, à d'autres marchés, et pas dans l'ouverture du marché agricole européen erga omnes. Les compensations financières réclamées par les ACP en échange des préférences commerciales ne sont pas la bonne solution, car ces compensations parviennent rarement aux vrais agriculteurs, et de toute manière elles ne garantissent en rien la continuité et le développement de leurs productions. Les revendications du groupe de Cairns (et les campagnes d'OXFAM dans le même sens) sont ruineuses pour les pays pauvres, ainsi que le prouvent les cas des bananes et du sucre (et demain du riz et du rhum). Les subventions européennes doivent aider les productions vivrières locales, en direction de l'autonomie alimentaire, et décourager les monocultures pour l'exportation, qui rendent les pays africains dépendants pour toujours des importations alimentaires. L'UE doit: a) écouter les demandes commerciales des pays ACP (y compris l'étalement de l'ouverture de leurs marchés et leurs perplexités à l'égard des accords de partenariat économique, les APE, sur lesquels j'aimerais bien connaître, en dehors de toute enceinte officielle, la vraie opinion de Louis Michel) ; b) accueillir avec davantage de prudence leurs demandes de compensations financières dont la destination et les effets sont souvent douteux.
Règles et disciplines. L'expansion des capacités d'exportation de la Chine , et progressivement de quelques autres colosses, est pratiquement illimitée, et ce raz de marée détruira rapidement des branches entières de l'industrie et de l'agriculture européennes, si l'ouverture des frontières n'est pas accompagnée du respect des normes en matière de propriété intellectuelle, de qualité, de guerre sans merci aux produits contrefaits. Les produits agricoles qui ne respectent pas les normes européennes peuvent être dangereux pour la santé. Le respect intégral des dispositions communautaires doit aller de pair avec l'accès au marché de l'UE, en constituer une condition «sine qua non». Il ne doit pas exister une hiérarchie des normes de l'OMC: qui n'en respecte pas l'une, n'a pas droit à bénéficier des autres. Par exemple, l'infraction systématique aux règles sur la propriété intellectuelle doit être punie non pas par quelques mesures ponctuelles contre telle ou telle cargaison découverte lors d'une inspection, mais par la perte généralisée du droit d'accès pour la catégorie de produits concernée.
(F.R.)