Bruxelles, 16/02/2006 (Agence Europe) - A l'occasion de la deuxième conférence de l'Institut royal des relations internationales (IRRI) sur le terrorisme international, le 13 février à Bruxelles, le coordinateur anti-terroriste de l'Union européenne, Gijs de Vries, a rappelé que le rôle de l'UE en matière de lutte contre le terrorisme a pris de l'importance même s'il s'agit d'un domaine qui « est et restera de la responsabilité première des autorités nationales ». Aujourd'hui, observe-t-il, le terrorisme se situe à deux niveaux: international et local, « il doit donc être contré à ces deux niveaux ».
Après les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, le terrorisme a été assimilé dans l'esprit des Européens à un phénomène ayant pour origine des fanatiques venus de l'étranger. Avec les attentats de Londres en juillet 2005, l'UE a été frappée sur son sol par des jeunes de seconde génération issus de l'immigration, éduqués, ayant grandi au Royaume-Uni et parlant parfaitement la langue anglaise. Alors que la réponse de l'Europe aux attentats du 11 septembre a été exclusivement sécuritaire, explique Gilles de Kerchove, directeur au Secrétariat général du Conseil des ministres de l'UE, la réponse aux attentats de Londres a essayé de couvrir plusieurs aspects: sociaux, économiques, de relations extérieures. Le Conseil européen a ainsi adopté en décembre 2005 une stratégie globale - « modeste mais réaliste » - accompagnée d'un Plan d'action « qui ne cherche pas à limiter le terrorisme à un phénomène religieux et rappelle que les premières victimes sont les populations musulmanes hors d'Europe », rappelle M. de Kerchove. Là encore, le principe de subsidiarité est pleinement appliqué, l'UE créant simplement un cadre pour permettre une meilleure coordination entre les Etats membres. Pour Javier Rupérez, du Secrétariat général des Nations unies, « il n'y a pas de solution à court terme. L'Europe doit mettre en place des stratégies valables (…) et ne pas perdre sa base morale forte ». Il faut lutter contre « l'endoctrinement et le lavage de cerveau, qui sont au cœur du problème du terrorisme jihadiste », comme l'ont montré les attentats de Londres et Madrid, insiste-t-il.
Situant le débat dans le contexte de l'affaire des caricatures du prophète Mahomet, le Professeur Olivier Roy, du FNRS, déplore que « l'on continue à considérer les musulmans d'Europe comme des têtes de pont du Moyen-Orient ». C'est une erreur, conteste-t-il: les jeunes radicalisés d'aujourd'hui ne se battent plus pour un territoire mais pour une vision du monde globale, pour défendre la communauté de tous les musulmans. Selon le Professeur Roy, « donc, on ne les comprend pas ». Beaucoup d'entre eux ont un parcours occidental, sans formation religieuse à la base et parlent une langue européenne mieux que leur langue supposée d'origine, « mais nous sommes tellement ancrés dans un culturalisme ringard que l'on ne comprend pas que les jeunes qui se radicalisent puissent être modernistes et occidentaux », renchérit le Professeur Roy. Il faut donc faire de l'Islam une religion d'Europe comme une autre et « déconnecter les musulmans d'Europe des conflits du Moyen-Orient », plaide-t-il.
Le professeur Martha Crenshaw, de la Wesleyan University aux Etats-Unis, considère pour sa part que la distinction entre ancien et nouveau terrorisme est une erreur. Il s'agit « d'une évolution du phénomène plutôt que d'une rupture radicale avec le passé », corrige Mme Crenshaw. Des différences ressortent malgré tout entre ces deux périodes au niveau: - des objectifs: les terroristes des années 70/80 avaient des objectifs politiques à atteindre et des demandes négociables alors que les terroristes d'aujourd'hui n'ont pas nécessairement d'objectifs concrets, « si ce n'est l'envie de détruire » ; - des méthodes: avant 1990, les terroristes faisaient preuve d'une violence calibrée, destinée à atteindre leurs cibles, alors qu'aujourd'hui ils emploient des armes de destruction pour créer un maximum de dommages ; - de l'organisation: d'une organisation centralisée, respectant des ordres venant du haut, on passe à un phénomène plus désorganisé, semblable à un « réseau fondé sur l'inspiration ». « Mais l'hypothèse d'un nouveau terrorisme est dangereuse car elle tend à faire disparaître les causes réelles du terrorisme, comme l'environnement dans lequel il naît », conclut Mme Crenshaw, pour qui un des autres malentendus est de croire que le terrorisme est un phénomène uniquement religieux, alors que la religion n'en est qu'une composante.
Enfin, Gerhard Baum, ancien ministre allemand de l'Intérieur, remarque que la lutte contre le terrorisme s'est toujours faite aux dépens des droits de l'Homme. Cela est d'autant plus vrai aujourd'hui, à l'heure où le terrorisme est devenu « anonyme »: « Nous ciblons des millions de personnes innocentes et touchons à leur vie privée » en collectant et fichant des informations sur leur identité, proteste M. Baum. « Des activistes sont tués sans avoir droit à aucune forme de procès ou d'enquête » et des pays comme la Libye ou la Russie, autrefois critiqués pour leurs violations des droits de l'Homme, sont devenus des alliés de l'Occident dans la lutte contre le terrorisme, s'indigne-t-il. Et de conclure: « La lutte pour les droits de l'Homme a réellement été mise à l'arrière-plan ».