L'apaisement partiel, réel ou apparent, autour de l'offre d'achat d'Arcelor par Mittal Steel a sans doute des aspects positifs. Mais il serait dommage qu'il ait aussi comme résultat d'étouffer le débat sur l'aspect financier, industriel et boursier de la mondialisation (voir cette rubrique dans notre bulletin n. 9124). Quel que soit l'aboutissement de l'opération, les questions posées restent sur le tapis, et il faut y faire face même (voire surtout) si les divergences à l'intérieur de l'UE sont vives. Pour les uns, c'est une opération comme il y en a des dizaines chaque année. Pour d'autres, c'est une affaire hautement politique.
Les deux interprétations. Je n'ai pas à interpréter de manière subjective les deux thèses en présence, mais je les résumerai avec les mots mêmes de leurs partisans. Pour présenter la première thèse, voici la déclaration de la personne la plus qualifiée qui soit, Ernest-Antoine Seillière, président de l'organisation des employeurs européens Unice: « Il s'agit tout simplement d'une OPA d'une société européenne, Mittal Steel, sur une autre société européenne, Arcelor. Elles opèrent toutes les deux dans le même secteur. Le siège de Mittal Steel est aux Pays-Bas, son dirigeant, d'origine indienne, est de nationalité britannique. Nous connaissons chaque année des dizaines d'opérations du même type. Elle a donc un caractère très classique, il faut simplement qu'elle respecte les règles européennes à propos des problèmes de concurrence qui pourraient éventuellement se poser. Sur le fond, il reviendra aux actionnaires d'Arcelor de juger de l'opportunité d'apporter leurs titres, ou non, à Mittal Steel, et c'est aux dirigeants de deux groupes opposés de les convaincre. »
Et voici l'autre interprétation: «Cette affaire suscite beaucoup d'émotion parce qu'elle mêle deux symboles très forts. L'acier d'abord, qui a été au cœur de la puissance industrielle européenne pendant deux siècles. Et Mittal Steel ensuite, groupe symbole de la mondialisation. La famille à qui appartient ce groupe est d'origine indienne, elle montre la puissance nouvelle des pays émergents, mais le groupe est devenu britannique, hollandais, américain. De façon subjective, l'émotion déclenchée par l'opération est tout à fait légitime et compréhensible de la part des milieux politiques comme de l'opinion publique ». À qui devons-nous cette seconde description de l'affaire? Au même Ernest-Antoine Seillière, président de l'Unice, qui a voulu ainsi présenter les deux « niveaux d'analyse». Et il a ajouté pour compléter sa pensée: «Ces événements, et c'est grave, montrent très clairement le caractère inachevé de la construction européenne, les insuffisances de sa gouvernance et sa vulnérabilité, alors que la capacité de réaction des Etats est aujourd'hui limitée.»
Les questions de fond. Les limites de l'intervention possible des institutions européennes ont été confirmées par la Commissaire à la concurrence, Neelie Kroes, qui a précisé qu'elle ne pourra examiner que les aspects «concurrence» de la fusion éventuelle (éventualité d'une position dominante abusive ou d'une entente) et par le vice-président responsable de la politique industrielle Günter Verheugen, qui a rappelé que la politique que la Commission élabore progressivement vise à créer les conditions cadre pour que les entreprises européennes deviennent plus compétitives, sans aucune velléité interventionniste car la Commission n'a pas à intervenir dans les affaires privées entre deux entreprises. Le vice-président de la Commission, Jacques Barrot, a toutefois appelé de ses vœux «une stratégie industrielle européenne, et une solidarité européenne plus poussée», et certaines forces politiques réclament davantage de pouvoirs pour la puissance publique, qu'elle soit européenne ou nationale. Dominique Strauss-Kahn (souvent cité parmi les candidats potentiels à la présidence de la République française l'année prochaine) a déploré l'insuffisance de protection en Europe contre les OPA hostiles en précisant qu'Arcelor ne devrait pas «être la proie du prédateur indien». Ces termes mêmes ne laissent pas de doutes sur son opinion. Le point faible des arguments français et en partie luxembourgeois (voir dans cette rubrique déjà citée du bulletin n° 9124 les déclarations de Jean-Claude Juncker et de François Loos) est la différence de langage lorsque des OPA hostiles sont lancées par des entreprises françaises, et lorsque les banques luxembourgeoises séduisent des multinationales afin qu'elles installent leur siège dans le Grand-Duché.
Tout ce qui précède ne représente en fait qu'une introduction aux questions fondamentales à se poser. Ce sont à peu près les mêmes qui avaient nourri il y a quelques années les débats passionnés sur la gouvernance des entreprises et sur la mondialisation des marchés financiers et boursiers et qui avaient enflammé les milieux européens au moment de la directive Bolkestein, non pas celle sur les services toujours en discussion, mais celle sur les OPA. Ce sera mon sujet de demain.
(F.R.)