Quatre principes. Pascal Lamy et son staff travaillent activement, à Genève, pour préparer la nouvelle phase du «cycle de Doha» des négociations de l'OMC (Organisation mondiale du commerce), et pour le moment c'est le grand silence. Dans l'ensemble, les conclusions de la session de négociation de Hong-Kong ont été accueillies assez froidement, comme des compromis insatisfaisants et insuffisants. Ce n'est pas mon opinion. Certes, le bond spectaculaire souhaité dans certaines capitales vers une libéralisation radicale des échanges dans les domaines des services, des produits industriels et de l'agriculture ne s'est pas produit. Mais quelques principes fondamentaux ont progressé, et ils sont, à mon avis, plus importants que telle ou telle réduction supplémentaire d'un droit de douane. Quels principes? En voici quatre (il y en a d'autres): a) l'objectif prioritaire du nouveau cycle est un meilleur équilibre entre pays riches et pauvres ; b) le libre-échange en lui-même n'assure pas le progrès des pays les plus pauvres, il peut au contraire les exclure du marché mondial ; c) la liberté des échanges ne peut pas être considérée comme un objectif autonome, séparé de considérations sociales et environnementales ; d) l'agriculture n'est pas un secteur économique comme les autres.
Ces principes sont là et il est désormais impossible de ne pas en tenir compte. Je sais qu'ils ne sont pas partagés par tous et qu'il existe des intérêts puissants qui amènent certains gouvernements à les rejeter, avec l'appui d'organisations non gouvernementales dont les financements ne sont pas toujours transparents (Pascal Lamy a observé qu'Oxfam disposait à Hong-Kong d'«effectifs humains» largement supérieurs à ceux de l'OMC). Mais on ne reviendra pas en arrière: ce qui a été rejeté à Hong-Kong ne sera pas accepté dans la suite des négociations. Cela se résume en trois points: a) les pays moins favorisés ne seront pas dessaisis de leurs préférences sur les marchés des pays riches, afin de ne pas les exclure des échanges mondiaux ; b) les pays émergents, en particulier le Brésil, ne renonceront pas à protéger leurs industries et leurs services ; c) l'Europe ne sacrifiera pas son agriculture sur l'autel du libre-échange.
M. Mandelson a compris. Le troisième point est vital pour l'Europe, je l'affirme depuis toujours, et il est maintenant de plus en plus reconnu. Le négociateur de l'UE, Peter Mandelson, donne l'impression d'avoir pas mal réfléchi en une année, et d'avoir compris que l'activité agricole a une signification qui va bien au-delà de son aspect commercial. Déjà à la fin novembre, il avait écrit: « Le niveau de réductions douanières réclamé par le Brésil et les Etats-Unis suppose la disparition de secteurs entiers en Europe, au Japon et en Corée, et la suppression du ballon d'oxygène dont bénéficient les pays les plus pauvres d'Afrique et des Caraïbes grâce à leur accès préférentiel au marché européen. Les intérêts des exportateurs agricoles les plus compétitifs ne coïncident pas avec les intérêts des pays les plus pauvres». Ces derniers auraient beaucoup à gagner d'une libéralisation accrue des échanges industriels et des services, qui représentent déjà la moitié de leurs exportations. J'ajoute qu'en développant leur production agricole vivrière (à la place des monocultures pour l'exportation), les pays les plus pauvres progresseront vers un degré raisonnable d'autonomie alimentaire. Le grand commerce y perdrait peut-être quelque chose, l'humanité y gagnerait beaucoup.
Ce qui est essentiel. On pourrait craindre, dans l'attitude de M. Mandelson, une part de tactique qui pourrait l'amener demain à des concessions supplémentaires en agriculture, en échange de concessions d'autrui dans l'industrie et les services. Il est évident que tout bon négociateur doit être aussi un bon tacticien, et Peter Mandelson est un bon négociateur. Mais je crois qu'il est en même temps sincère dans sa prise de conscience de l'enjeu pour l'Europe. De toute manière, Mariann Fischer Boel, Commissaire à l'agriculture, restera à ses côtés, et au sein du Conseil (qui détermine les limites des concessions européennes) il y a une majorité, ou du moins une minorité de blocage, qui empêchera les dérapages. Si je devais faire une prévision, je dirais que les concessions de l'UE en agriculture sont destinées à diminuer plutôt que le contraire, car une échéance pour la fin des subventions à l'exportation s'y est ajoutée, et les contreparties attendues ne sont pas encore sur la table. Les subventions à l'exportation sont destinées à disparaître, dans la mesure où elles gênent les productions des pays pauvres et troublent artificiellement les marchés internationaux. De toute manière, pour sauvegarder en Europe la nature, la biodiversité, l'équilibre territorial et l'autonomie alimentaire, ce qui est essentiel, ce ne sont pas les subventions mais la préférence communautaire, c'est-à-dire le droit pour l'UE de maintenir l'activité agricole dans l'ensemble de son territoire, pour le bien de l'Europe mais aussi du monde qui en aura de plus en plus besoin. Tout ceci commence à devenir clair pour tous.
(F.R.)