Hong-Kong, 13/12/2005 (Agence Europe) - Le directeur général de l'OMC, Pascal Lamy, et le secrétaire au Commerce de Hong-Kong, John Tsang, ont inauguré mardi la 6ème Conférence de l'OMC qui réunit jusqu'à dimanche prochain les ministres du Commerce de 149 pays membres dans l'espoir de parvenir à de nouvelles avancées permettant de conclure les négociations du Doha Round au plus tard fin 2006. Pour accomplir ce pas en avant, les protagonistes devront faire preuve de « courage, clarté et convergence », a estimé M. Lamy, avant d'ajouter, sous les sifflets d'une poignée de militants altermondialistes (réunis par milliers à Hong-Kong pour protester contre la mondialisation incarnée notamment par l'OMC) qui ont réussi à infiltrer la session inaugurale: « nous avons besoin de négociateurs audacieux, ouverts et prêts à prendre des risques. Eviter les risques, y compris politiques, ne nous mènera à rien ». Lors de la conférence de presse qui a suivi, M. Lamy a précisé ses attentes pour Hong-Kong. Rappelant que les partenaires de l'OMC étaient arrivés « à mi-chemin » en août 2004 avec la signature d'un accord-cadre, mais qu'ils ont peu progressé depuis, M. Lamy ne s'attend pas à conclure deux-tiers des négociations comme il le souhaitait mais espère que, à l'issue de la conférence, les pourparlers se situent dans « un périmètre de 55 à 60% » d'achèvement du Round. Pour y parvenir, avertit cependant M. Lamy, « des concessions, même petites, devront être faites »: les partenaires à l'OMC devront bouger en priorité sur l'agriculture et sur la négociation du paquet « développement » qui ne devra toutefois pas « être un substitut à une conclusion du Doha Round ambitieuse sur l'ensemble des thèmes de la négociation ». Le paquet « développement » (qui était, mardi soir, le sujet de discussion de la première rencontre du groupe de consultation présidé par M. Lamy et réunissant les principaux négociateurs) « ne doit pas être une excuse pour ne pas avancer sur les autres thèmes de la négociation », l'agriculture notamment mais aussi les biens industriels, deux « thèmes étroitement liés politiquement », a prévenu le directeur général de l'OMC.
C'est d'ailleurs dans le contexte du paquet « développement » que l'Union a annoncé mardi un doublement de sa contribution annuelle au paquet « aide au commerce » qu'elle fournit aux pays en développement (PED): les Etats membres ont en effet décidé d'accroître de 400 millions à 1 milliard d'euros leur contribution à partir de 2010. Elle viendra s'ajouter au milliard annuel promis par la Commission (également à compter de 2010) lors de la réunion du G8 de Gleneagles l'été dernier. Soulignant l'opportunité d'une telle décision dans le contexte de la conférence de Hong-Kong, le Commissaire européen au Commerce, Peter Mandelson, a par ailleurs rappelé, lors d'une conférence de presse, qu'il était indispensable que les partenaires à l'OMC « trouvent très tôt un accord sur le paquet développement » et que, dans ce contexte, les Etats-Unis, le Japon et les grands pays émergents du G20 (Afrique du Sud, Argentine, Brésil, Egypte et Inde) ouvrent complètement leurs marchés aux PMA comme le fait l'Union dans le contexte de l'initiative « Tout sauf les armes ».
Lors d'une première conférence de presse mardi matin, les principaux négociateurs du G20 ont toutefois averti l'UE qu'ils rejetteraient toute tentative de sa part de diviser le monde en développement. « Un round consacré au développement exige d'abord l'élimination des distorsions des règles du commerce agricole international », a rappelé lors d'une conférence de presse conjointe du G20 le chef de la diplomatie brésilienne, Celso Amorim. Une déclaration ministérielle du G20 adoptée mardi précise: « la plus grande distorsion structurelle du commerce mondial se produit via la combinaison de tarifs élevés, de soutiens domestiques et de subventions à l'exportation qui protègent les producteurs agricoles non compétitifs des pays développés. L'élimination de ces mesures, qui constituent des obstacles au développement, est l'objectif essentiel du Doha Round qui doit permettre une plus grande intégration des PED au commerce mondial ». L'objectif du G20 est donc clair: - d'une part, les partenaires à l'OMC doivent s'entendre sur « arrêt immédiat » des politiques de subventions aux exportations agricoles et sur un calendrier précis pour les supprimer ; - d'autre part, un projet d'accord sur la réduction des droits de douane imposés par les pays riches aux exportations agricoles doit être conclu au plus tard en avril 2006. Dans le contexte de ce second objectif, les pays du G20 demandent donc un accès au marché amélioré accompagné d'un traitement spécial et différencié (TSD) garanti pour les PED.
Dans le même état d'esprit, le ministre indien du Commerce, Kamal Nath, a, devant la presse, exhorté les pays riches à établir une feuille de route pour éliminer les subventions agricoles qui ont un impact négatif sur les prix mondiaux des produits agricoles. M. Nath a notamment dénoncé le paradoxe inacceptable du dollar de subsistance journalier pour une vaste majorité des populations les plus démunies dans les PED contre le milliard de dollars reversés chaque jour aux producteurs agricoles des pays les plus riches de la planète. « Il ne saurait y avoir de prix à payer à l'Union européenne pour qu'elle mette fin aux subventions à l'exportation et à ses soutiens internes qui faussent le commerce mondial », a ajouté le ministre indien à propos de la demande européenne d'un mouvement en parallèle de la part des pays émergents sur les services et les biens manufacturés (NAMA). Par ailleurs, sur les NAMA, M. Nath s'est opposé à la « formule suisse » de réduction tarifaire soutenue notamment par l'Europe et les Etats-Unis dans une nouvelle version proposée lundi soir par l'Union. Pour le ministre indien, s'il était fixé à 10 aussi bien pour les pays développés et les PED, comme l'a suggéré M. Mandelson, le coefficient de réduction des tarifs contenu dans la formule se traduirait par une réduction de 77% des tarifs indiens sur les biens industriels contre 24% « seulement » pour les tarifs de l'Union. M. Nath a en outre condamné les abus de pratique des lois anti-dumping et l'utilisation des barrières non tarifaires par les pays développés. « L'accès au marché n'est pas uniquement une question de droits de douane », a-t-il insisté.
La première journée de négociations a également été animée par un nouvel épisode de la querelle opposant l'Union aux Etats-Unis sur la question de l'aide alimentaire américaine. Répondant au représentant américain au Commerce Rob Portman, qui avait un peu plus tôt, par voie de presse, accusé l'Union d'être « obsédée » par l'aide alimentaire accordée par Washington aux PED dans un contexte d'aide humanitaire, M. Mandelson a trouvé « choquant qu'une agence de l'ONU (le Programme des Nations unies pour le développement, PNUD) finance une publicité pour soutenir l'aide alimentaire américaine », une subvention déguisée qui engendre d'importantes distorsions dans les échanges internationaux. « L'aide alimentaire américaine est avant toute chose une aide aux agriculteurs américains », a expliqué la Commissaire européenne à l'Agriculture, Mariann Fischer Boel, rappelant que ce système permettait aux producteurs américains d'exporter 20% de leur production de blé et 30% de la production de lait en poudre. Interrogé à ce sujet, Pascal Lamy rappelait que l'Union fournit la plus grande partie de son aide alimentaire en cash, une pratique qui évite les distorsions aux échanges et la baisse des cours mondiaux. En outre, « l'aide alimentaire n'est certainement pas un instrument pour le développement sur le long terme », a noté Peter Mandelson. Pour M. Lamy, cette question sera, dans le contexte de la négociation agricole, une des « clés » pour obtenir un accord ambitieux concluant le Doha Round.