L'intervention audacieuse du Parlement européen. A la fin septembre, le Parlement européen avait invité la Commission Barroso à présenter des propositions visant à prendre des initiatives au niveau européen pour faire jouer la «responsabilité sociale» des compagnies pétrolières afin qu'elles orientent leurs investissements vers les programmes d'économies d'énergie, le développement des énergies alternatives et la recherche. Le Parlement estime, et il le disait en toutes lettres, que les «gains actuels» entraînés notamment par la hausse du prix du brut leur permettent cet effort ; l'instrument pourrait être soit un accord volontaire souscrit par les compagnies elles-mêmes, soit une «initiative politique coordonnée» de l'Union européenne. Le Parlement avait en même temps souligné que la spéculation sur des hausses futures du prix du pétrole contribue en elle-même à provoquer cette hausse, et il demandait que les fonds spéculatifs («hedge funds») soient tenus sous surveillance et que leur statut réglementaire soit révisé (voir notre bulletin n. 9038).
Au-delà de ces idées audacieuses, la résolution du Parlement constitue un appel vigoureux à la mise en œuvre d'une véritable politique européenne de l'énergie, et il faut souligner qu'elle a été soutenue et approuvée par la presque totalité des groupes politiques. Je la rappelle parce qu'elle signifie que c'est l'ensemble des institutions communautaires qui a bougé, reconnaissant l'exigence d'une action commune de l'Europe dans ce domaine, au-delà des dispositions fragmentaires qui déjà existent. La Commission y travaille depuis longtemps, et le Commissaire Andris Piebalgs a présenté tout récemment une vue d'ensemble des différentes initiatives prises ou envisagées; en outre, au sein du Conseil européen quelques chefs d'Etat ou de gouvernement se sont exprimés dans le même sens, ce qui pourrait constituer un tournant pour l'Europe de l'énergie (cette rubrique en a fait amplement état la semaine dernière). On pourrait citer aussi plusieurs rapports ou prises de position des organes consultatifs de l'UE, même si certains manquaient quelque peu d'audace (à cause peut-être du souci de ces organes de réunir l'unanimité ou des majorités très larges).
Maintenant, tout est sur la table. Tout ceci est positif. C'est la preuve que désormais l'orientation en faveur d'une politique commune de l'énergie est largement partagée. Cette orientation a mûri lentement au cours de quelques décennies (je n'exagère pas). La réflexion et les exigences changeantes de l'actualité à partir de la première crise pétrolière avaient déjà produit une gamme assez large de mesures partielles, mais chaque fois l'élan se cassait dès le retour du calme, et jamais n'avait émergé, au niveau des décideurs politiques, une vision d'ensemble couvrant tous les aspects, y compris ceux qui étaient considérés comme tabou, tels que le rôle de la spéculation financière dans les mouvements des prix du brut ou l'absence de transparence du marché pétrolier. Maintenant, tout est sur la table. Le débat du Parlement européen qui avait précédé la résolution citée plus haut avait été instructif à cet égard (ceux qui l'auraient oublié peuvent en relire le résumé dans notre bulletin n° 9037). Les circonstances ont sans doute joué un grand rôle: l'évolution des connaissances et de la situation des marchés mondiaux ont imposé cette prise de conscience. Parmi les éléments qui l'ont facilitée, on peut rappeler: les nouvelles évaluations à la baisse (plus ou moins fiables, c'est vrai) de l'ampleur réelle des réserves pétrolières dans certains pays du Moyen-Orient ; les calculs relatifs à l'épuisement progressif des réserves de pétrole et de gaz en Europe elle-même ; les mises en garde sur les effets écologiques de l'exploitation des schistes ; le bond en avant spectaculaire de la demande de pétrole des nouveaux colosses économiques comme l'Inde et surtout la Chine ; l'insuffisance des capacités de raffinage dans les pays occidentaux grands importateurs. Il est vrai que, lorsque l'alerte et les préoccupations augmentent en occident, les manipulateurs savent faire quelque peu marche arrière en laissant glisser doucement les prix vers le bas afin de ralentir les efforts européens en faveur des énergies renouvelables et du progrès technologique ; mais il ne faut pas s'y fier.
Il me semble qu'il existe cette fois-ci quelques raisons d'espérer que l'Europe demeure constante dans sa détermination à casser sa double dépendance (des compagnies pétrolières et de certains fournisseurs traditionnels). Le triptyque «économies d'énergie/diversification des sources extérieures d'approvisionnement/ développement des énergies renouvelables» n'est contesté par personne. Mais lorsque l'on descend des grands principes aux modalités d'action, les difficultés apparaissent. Il est impératif de les surmonter par des solutions ou des compromis. Je passerai en revue demain les deux principales catégories de difficultés que j'avais déjà indiquées la semaine dernière comme étant les plus significatives.
(F.R.)