Perspectives financières, question vitale. Le Sommet informel de Hampton Court a donné les fruits prévisibles: un large consensus sur des orientations suffisamment générales pour être partagées par tous, et en même temps la confirmation de divergences profondes entre les Etats membres dès que la discussion entre les chefs de gouvernement aborde des questions plus précises et concrètes (par exemple, la création du Fonds d'adaptation à la mondialisation, ou la directive Bolkestein, dont l'Autriche a carrément souhaité le retrait). A l'actif, je mettrai d'abord le ton plus optimiste de Tony Blair sur la possibilité de parvenir en décembre à un accord sur les nouvelles perspectives financières. Le Premier ministre britannique semble avoir compris à quel point une décision rapide est vitale pour les nouveaux Etats membres. A-t-il aussi compris qu'un accord ne sera possible qu'à la condition de sauvegarder aussi bien la dotation budgétaire déjà décidée pour la politique agricole que les crédits pour la poursuite d'une véritable « politique de cohésion », et pas seulement quelques transferts de ressources vers les pays moins favorisés de l'Union ? Si c'est le cas, un compromis deviendrait effectivement possible. Mais pour le moment ce ne sont que des souhaits et des voeux.
Vers une politique commune de l'énergie ? Dès avant le déroulement de ce Sommet, Tony Blair en avait limité la portée: caractère informel, une seule journée de débats, par de communiqué final. Et il pouvait être sûr à l'avance d'un consensus sur les grandes orientations: qui aurait contesté les objectifs prioritaires qu'il avait annoncés dès mercredi au Parlement européen ? Développer la recherche et l'innovation, améliorer le prestige des universités européennes, contrôler l'immigration illégale, maîtriser les conséquences du changement démographique, renforcer la stratégie contre le terrorisme, compléter le marché commun et améliorer son fonctionnement, approuver la stratégie en faveur de l'Afrique. Comment contester de telles évidences ? Dans sa liste, il n'y avait que deux points concrets et innovateurs: le « Fonds d'adaptation à la globalisation », que José Manuel Barroso avait eu le soin de présenter sous une forme budgétairement neutre et qui a rencontré beaucoup de réticences (mais M. Blair se dit optimiste sur son approbation) et surtout l'idée d'une politique commune de l'énergie, à laquelle la Commission européenne et certains gouvernements travaillent depuis longtemps et qui constituerait effectivement un tournant dans l'histoire de l'Europe. Mais Tony Blair n'est pas encore allé au-delà d'une vague affirmation de principe qu'il faudra consolider pour convaincre. J'y reviendrai la semaine prochaine.
Les deux qualités de Tony Blair et le désenchantement français. Faut-il conclure que le Sommet informel a été un exercice inutile ? Certains observateurs le pensent, mais je n'irai pas jusque là. Il faut reconnaître à Tony Blair deux qualités: ses capacités de « communicateur » (et l'Europe en a besoin) et le mérite d'avoir conservé un certain optimisme, une certaine foi dans l'avenir. C'est quand même important face à la vague de découragement qui a envahi une large partie de l'Europe continentale. L'état d'âme sceptique et désenchanté à l'égard de la construction européenne qui a déferlé en France, et en partie en Allemagne et aux Pays-Bas, a été trop facilement considéré comme une attitude générale de toute l'opinion publique d'Europe. Les Français et leurs élites doivent arrêter de se croire le parangon de ce qui arrive sur une échelle plus large. Malgré ses déboires, l'Europe unie continue à représenter un modèle dans lequel beaucoup de populations croient toujours, auquel les Etats européens qui n'en font pas encore partie aspirent de toutes leurs forces, et que bien de pays extra-européens regardent comme un modèle qu'ils voudraient imiter. L'air de suffisance que l'on respire parfois en France n'est pas représentatif ; les Français devraient s'efforcer de retrouver en eux-mêmes un peu d'élan et de confiance dans le futur.
Une base commune solide. Le Sommet de Hampton Court a surtout confirmé que les réalisations possibles dans les limites de la conception britannique de l'Europe peuvent quand même être significatives. N'oublions pas la leçon de Jacques Delors: à certaines conditions, la grande Europe réunissant 30 Etats membres voire davantage constitue une base solide, avec ses trois objectifs fondamentaux: la paix et la sécurité, le grand marché complété par la solidarité (qui s'exprime notamment dans la politique agricole et la politique de cohésion), le respect des identités nationales. Les ambitions supplémentaires, qui doivent être maintenues avec fermeté par ceux qui y croient, éventuellement sans la participation de tous, ne doivent pas conduire à dédaigner la base commune que le monde entier nous envie.
(F.R.)