Une délocalisation colossale et insoutenable. En juillet dernier, interrogé sur les problèmes agricoles de l'UE, Jean-Claude Juncker avait déclaré: « Dans les années 50, l'Europe était dépendante d'importations agricoles. Depuis, la PAC nous a donné l'abondance et la sécurité alimentaire. Remettre en cause la PAC, ce serait la plus grande délocalis ation que l'Europe ait jamais connue. A qui bénéficierait une telle réforme ? Aux consortiums nord-américains. Les conséquences en seraient dramatiques. Je ferai tout pour faire échouer une réforme qui détruirait la PAC. » (Interview au «Tageblatt»)
La formule de M. Juncker est, du point de vue pédagogique, lumineuse. Ce sont quoi, les délocalisations pour l'Europe ? Les transferts d'activités économiques sur un autre continent où les coûts sont moindres. Dans le domaine industriel, elles peuvent être, à certaines conditions, acceptées, si la concurrence s'exerce dans des conditions normales (on sait pourtant combien de craintes et de réserves, certaines opérations suscitent et combien de précautions elles demandent). Mais dans un secteur vital pour la conservation de l'environnement des paysages et de l'équilibre territorial, une délocalisation généralisée correspondrait au suicide d'un continent et d'une civilisation. C'est ce qui arriverait si l'Europe supprimait toute protection de son agriculture, en la soumettant à la concurrence intégrale de producteurs qui ne sont pas soumis aux mêmes règles ni aux mêmes contraintes. L'opinion publique a quelques difficultés à se rendre compte des effets de l'ouverture totale des frontières agricoles ; or, l'image de la délocalisation pourrait l'aider à le comprendre. Grâce à cette image, les populations tellement sensibles aux risques de délocalisations pour les produits textiles, comprendraient que le problème est analogue pour l'agriculture, mais à une échelle incomparablement plus étendue et avec des conséquences bien autrement ruineuses et irréparables.
Les intérêts véritables des pays pauvres. Une seule raison pourrait justifier l'orientation libre-échangiste: l'existence d'un bénéfice concret et réel pour les pays les plus pauvres et pour la lutte contre la faim dans le monde. Certains le prétendent, mais il est prouvé à mon avis que c'est faux. L'ouverture totale des frontières européennes profiterait aux agricultures des pays riches, aux multinationales et au grand commerce mondial, alors qu'elle provoque dans les pays pauvres la monoculture pour l'exportation et l'extinction des agricultures traditionnelles destinées à alimenter les populations locales. Or, il est impératif de relancer en Afrique surtout les productions vivrières, dont les grands ennemis sont à la fois les monocultures pour l'exportation et les importations en provenance des pays riches (l'UE y compris) artificiellement gonflées par les subventions à l'exportation, qui ruinent les agricultures locales. C'est une problématique que j'ai développée à plusieurs reprises, en m'appuyant sur des exemples concrets, la dernière fois début juin (bulletin n° 8959).
Les raisons d'une protection licite. L'élimination de l'argument démagogique fondé sur les intérêts mal compris des pays pauvres laisse le champ libre aux arguments valables qui autorisent chaque pays ou groupe de pays à protéger son agriculture. Le 7 novembre 2002, le Parlement européen avait adopté, à une forte majorité, une résolution invitant l'UE « à inclure dans les mesures de protection extérieure de son marché agricole des critères environnementaux, sociaux et concernant le bien-être des animaux ». Presque trois ans plus tard, les raisons qui justifiaient cette orientation sont encore plus fortes, et elles commencent à être prises au sérieux au niveau institutionnel. Le week-end dernier, pour la première fois, le Conseil Agriculture et le Conseil Environnement de l'UE ont tenu une session conjointe, et l'Agence EUROPE a eu raison d'y consacrer deux pages entières dans son bulletin n° 9025, parce que le rôle de l'agriculture dans la défense de l'environnement et dans la lutte contre le réchauffement de la planète est enfin reconnu. L'enjeu est bien entendu écologique et social, mais aussi économique et politique, car la production de biocarburants sur une large échelle pourra améliorer notre degré misérable d'autonomie énergétique, premier pas pour libérer l'Europe de la dépendance excessive à l'égard du pétrole et de ses fournisseurs.
Faut-il conclure que la PAC soit guérie de ses errements et déviations ? Absolument pas. Les progrès ont été considérables, mais il reste encore beaucoup à corriger, les abus sont encore nombreux et des points d'interrogation subsistent. La reconnaissance du fait qu'une PAC est nécessaire et la garantie de sa durabilité étaient le premier pas à franchir. À première vue, c'est presque fait. Il devient alors possible d'achever le réexamen et la révision des règles actuelles et de rendre pleinement à l'activité agricole et à la protection de la nature la place qui leur revient dans notre civilisation (ainsi que, d'ailleurs, dans toute civilisation). Des réflexions sont en cours, des idées sont lancées. J'en rendrai compte demain. (F.R.)