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Bulletin Quotidien Europe N° 8973
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

Mensonges et contreverités utilisés pour détruire l'agriculture en Europe

La meilleure phrase prononcée par Jacques Chirac pendant la campagne référendaire nationale avait été peut-être celle adressée aux agriculteurs français: «Pour vous, voter contre la Constitution équivaut à vous tirer un coup de fusil dans les pieds». Les agriculteurs ne l'ont pas écouté et ils ont préféré la démagogie antimondialiste de José Bové (qui signifierait la fin de toute agriculture en Europe). M.Chirac s'est ensuite lourdement trompé en mettant l'accent sur le seul aspect budgétaire, c'est-à-dire les 9 ou 10 milliards d'euros que la France reçoit chaque année au titre de la PAC, alors que ce n'est pas l'essentiel (en tant que pays «contributeur net», la France pourrait récupérer cet argent, par la réduction générale du budget communautaire). L'essentiel, c'est le marché ouvert à prix garantis, qui permet à la France (comme à tous les Etats membres exportateurs agricoles) d'écouler ses produits de la terre aux prix européens et non aux prix mondiaux (si la préférence communautaire est maintenue ou rétablie comme il se doit). Mais ici commencent les contrevérités démagogiques et les slogans mensongers de Tony Blair et de ses ministres. Exemples ?

1. L'Europe dépenserait pour l'agriculture dix fois plus que pour la recherche. La comparaison est absurde, parce que les investissements de recherche sont essentiellement nationaux, alors que le coût de l'agriculture est européen, ce qui allège d'autant les budgets nationaux. L'Europe dans son ensemble consacre aujourd'hui à la recherche environ 2% de son revenu brut et a fixé l'objectif d'atteindre 3%, alors que le budget global de l'UE n'a jamais dépasse 1% et il aurait atteint 1,06% avec le projet Juncker. Dans ce budget, la politique agricole ne représente pas 40% (autre mensonge de Tony Blair) mais 30% environ, car le restant est consacré au Fonds de développement rural, qui financera justement les activités autres que la production agricole dans les zones rurales, et à la protection de la nature. Le coût de la PAC est donc inférieur à un tiers du budget de l'UE, ce qui correspond à environ 0,3% du revenu communautaire global (face à 2%, destiné à devenir 3%, pour la recherche).

2. L'Europe consacre 2 euros par jour à chacune de ses vaches, alors qu'un milliard d'humains ne disposent même pas de la moitié pour vivre. C'est un slogan « à effet », qui a beaucoup nui à l'Europe (même Pascal Lamy l'a reconnu à l'époque où il devait défendre la PAC au nom de l'UE). Or, il est évident que les 2 euros quotidiens ne sont pas destinés à la vache mais aux éleveurs qui s'en occupent et à leurs familles. Si l'on estime que les agriculteurs sont des Européens comme les autres qui ont droit (lorsqu'ils travaillent bien et honnêtement) au même niveau de vie que la moyenne, qui ont droit à la sécurité sociale, à l'école pour leurs enfants et si possible aussi aux congés payés, et que les animaux doivent être respectés, les comparaisons avec les paysans les plus pauvres d'autres continents sont de la démagogie pure. Il faudrait, sinon, que les agriculteurs en Europe aient le même niveau de vie que ceux du Bangladesh, ou bien renoncer à toute forme d'élevage en Europe. Tony Blair devrait comprendre que même l'«Angus beef» dans son pays ne subsiste que grâce au soutien de la PAC. C'est vrai d'ailleurs pour la presque totalité de l'activité agricole en Europe: les calculs des experts ont indiqué que l'application pure et simple des règles commerciales de l'OMC à l'agriculture impliquerait la disparition de 80% environ des exploitations agricoles de l'UE.

3. L'UE consacre 40% de son budget à une activité en déclin qui ne concerne que 5% de sa population et 2% de sa richesse. L'erreur de pourcentage mise à part, ce raisonnement néglige le résultat d'années de réflexions et de débats européens qui ont abouti à la formule de la multifonctionnalité de l'agriculture. Je sais que le terme est mal choisi et a une connotation bureaucratique qui le rend indigeste à l'opinion publique, mais la multifonctionnalité signifie tout simplement que le rôle de l'activité agricole dépasse de très loin la simple production d'aliments. Cette activité a des fonctions multiples et irremplaçables, dont cette rubrique s'est très souvent occupée et que je me limite à rappeler en vitesse: a) maintenir un niveau raisonnable d'autosuffisance alimentaire sans laquelle, dans le monde tel qu'il est, aucune autonomie politique véritable n'est possible ; b) maintenir l'équilibre territorial, sans lequel l'Europe serait composée de zones à l'abandon, interrompues de temps en temps par des villes gonflées à l'excès avec des périphéries de plus en plus monstrueuses, rongées par l'exclusion sociale, la délinquance, la dégradation ; c) sauvegarder les paysages et les traditions qui ont fait la civilisation européenne et en représentent un élément essentiel.

Il est possible que les traditions britanniques soient en partie différentes car dans le système du Commonwealth l'équilibre territorial était conçu différemment. Mais pour l'Europe continentale, la situation est, à mon avis, claire: la fin de l'agriculture impliquerait la fin de la civilisation européenne.

(F.R.)

 

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