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Bulletin Quotidien Europe N° 8959
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

Le libre-échange mondial en agriculture, un désastre pour les pays pauvres

La démagogie… Le moment pour défendre l'agriculture européenne serait mal choisi, tout juste après le « non » à la Constitution européenne de la part du pays de l'UE qui a le plus besoin d'une politique agricole commune généreuse et efficace. Je laisserai alors de côté pour le moment l'aspect européen pour me concentrer sur un autre aspect tout aussi important: la situation de centaines de millions de paysans des pays pauvres qui voudraient changer leur sort et retrouver l'orgueil de nourrir leurs pays. Je le ferai en me rattachant aux quelques considérations développées dans cette rubrique d'hier à propos de l'action de l'OMC (Organisation mondiale du commerce) sous la direction de Pascal Lamy. Le langage traditionnel des organisations internationales à propos du commerce agricole, on ne le connaît que trop: quelques slogans démagogiques en faveur de l'ouverture totale des frontières et quelques calculs ridicules sur les effets mirifiques que ceci aurait pour les paysans des pays pauvres, qui sortiraient très vite de la misère en exportant leurs produits notamment sur le marché européen.

… et la réalité. Ridicules pourquoi, ces calculs ? Parce que la réalité est toute différente. Je la schématise en quelques points: a) les marchés des pays riches seraient occupés systématiquement par des pays exportateurs bien organisés et efficaces ou par des pays ayant des possibilités illimitées de production agricole dans des conditions très favorables, comme le Brésil et bientôt la Chine, qui font valoir les règles de l'OMC pour faire condamner à Genève les «préférences» en faveur des pauvres ; b) pour les quelques denrées où un espace d'exportation subsiste, les pays pauvres subissent une pression irrésistible à transformer leurs agricultures traditionnelles en ruineuses monocultures pour l'exportation, selon les intérêts du grand commerce ou de quelques multinationales. Ainsi, un pays ne fait que du tabac, un autre du cacao, un autre des arachides ou d'autres oléagineux. La maladie d'une plante, une chute des cours mondiaux, un déplacement de la consommation, et les paysans sont ruinés, ne peuvent pas faire face aux dettes, n'ont d'autre ressource que d'abandonner la terre et s'ajouter à la population misérable de villes déjà monstrueusement gonflées ; c) cette évolution détruit l'agriculture traditionnelle des pays pauvres en éliminant les productions vivrières qui alimentaient autrefois les paysans eux-mêmes et leurs concitoyens. Ces pays perdent toute autonomie alimentaire et deviennent dépendants soit des importations d'aliments en provenance des pays riches, soit de l'aide alimentaire internationale ; d) là où une production locale subsiste, les intérêts du commerce amènent à l'exporter vers les marchés riches qui s'ouvrent, au détriment des populations locales qui doivent alors être nourries par des importations.

Résultat global: misère, famines, disparition de l'agriculture traditionnelle, désastres écologiques, villes monstrueuses, dépendance alimentaire permanente, et j'en passe. L'application des règles générales de l'OMC aux produits agricoles détruirait aussi l'agriculture européenne, dont le monde a besoin: mais ce n'est pas mon sujet d'aujourd'hui. D'ailleurs, l'Europe a aussi ses responsabilités ; ses exportations subventionnées peuvent détruire des initiatives africaines naissantes (le cas des poulets a été analysé en détail par des enquêtes sur place) ; les subventions à l'exportation doivent disparaître et la surpuissance du grand commerce alimentaire, qui oriente les marchés selon ses intérêts, doit être contrôlée.

Une documentation. Ce qui précède se fonde sur une vaste documentation, dont je me limiterai à citer aujourd'hui un élément: le dossier du Forum organisé en octobre dernier à Berlin à l'initiative de la ministre allemande de l'Agriculture Renate Künast sur le thème: « Politiques contre la faim: la libéralisation du commerce agricole représente-t-elle une solution ?», dossier que je dois à l'amabilité et aux comptes rendus de Jean Feder de la délégation luxembourgeoise. J'ai ainsi pris connaissance du rapport de Utsa Patnaik, de l'Université Nehru de New Delhi, sur la dégradation dramatique de la situation des paysans indiens à la suite de l'ouverture des marchés agricoles (titre: « La libéralisation totale du commerce agricole compromet la sécurité alimentaire »); du document accablant de Walden Bello (de l'ONG Focus on the Global South) montrant, documentation à l'appui, à quel point l'application de l'accord OMC de 1995 sur l'agriculture avait été « un désastre » pour les Philippines: faim, malnutrition et insécurité alimentaire, conséquences de la libéralisation du commerce. Les comptes rendus scrupuleux de M. Feder indiquent aussi des prises de position en sens opposé, notamment de la représentante australienne et du ministre brésilien de l'Agriculture ; ce n'est pas une surprise, et de leur point de vue, c'est parfaitement justifié. D'ailleurs, le cas du Brésil mérite une analyse spécifique, ainsi que les conclusions générales du Forum de Berlin.

(F.R.)

 

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