Découvert par les media. Tout comme prévu. Aucune surprise, pour nos lecteurs, dans les dernières évolutions des relations entre l'UE et la Chine. Ce qui a changé, c'est la découverte du « problème chinois » par les media, et donc sa perception renforcée par l'opinion publique européenne. Ni les nouvelles étapes franchies avec la décision de la Commission européenne d'ouvrir les procédures pouvant aboutir à des restrictions sur les importations de textiles chinois, ni les déclarations et clarifications résultant de contacts entre les autorités chinoises et les autorités européennes (soit communautaires, soit nationales) ne modifient la situation décrite dans les deux commentaires récents consacrés à ces relations dans cette rubrique (bulletins 8929 et 8932), ni leur conclusion générale: les relations commerciales, économiques, politiques et stratégiques entre l'UE et la Chine constituent un ensemble unique et comme telles doivent être vues et discutées avec Pékin.
Certes, chacun respecte ses compétences. En annonçant et en expliquant les procédures commerciales qu'il allait ouvrir, le Commissaire Peter Mandelson n'a parlé que de l'objet spécifique de son initiative, à savoir la pression des exportations chinoises de textiles et leurs répercussions sur les marchés européens. L'échange de vues de dimanche soir entre les ministres du Commerce européens n'a pas porté sur autre chose. Mais en même temps des sources chinoises soulignaient que les hésitations de l'UE à propos de la suppression de l'embargo sur les ventes d'armes «pourraient rendre plus difficiles les relations commerciales» et le Premier ministre français Jean-Pierre Raffarin, qui était en visite officielle en Chine il y a quelques jours, a parlé d'un décalage entre les relations politiques franco-chinoises (qu'il juge intenses et satisfaisantes) et la faiblesse relative des exportations de la France vers la Chine. Une trentaine de patrons de grandes entreprises françaises (Alstom, EDF, Thomson, etc.) ou européennes (Airbus) accompagnaient M. Raffarin, et la France attend la conclusion de quelques grands marchés dans des secteurs de pointe (énergie aéronautique, spatial, transports terrestres). Mais M. Raffarin a ajouté: il faut «obtenir de la Chine une plus grande ouverture de son marché. Les grands contrats ne suffisent pas».
Les conditions du libre-échange. Comme prévu, la Chine s'oppose aux mesures de sauvegarde unilatérales européennes à l'égard de ses textiles, et en définitive acceptera, au moment tactiquement le plus opportun, de modérer de façon autonome certaines de ses exportations textiles. Et ceci amènera l'UE à renoncer aux restrictions autonomes et sera accueilli en Europe avec reconnaissance, comme une preuve que la Chine est désormais consciente de ses responsabilités mondiales. En fait, un bref ralentissement des marchés textiles mondiaux sera presque imperceptible pour un colosse qui raisonne à moyen et à long terme, et qui entre-temps aura consolidé sa place sur les marchés européen et américain dans bien d'autres secteurs industriels, y compris l'automobile. Parallèlement, la Chine maintient sa pression sur les marchés mondiaux de l'énergie (ses achats de pétrole sont impressionnants) et de nombreuses matières premières: acier (jusqu'au moment où sa production aura atteint les niveaux qui lui permettront non seulement de se passer des importations, mais aussi de devenir exportatrice), minerais de fer, aluminium, charbon.
Ce qui arrive me renforce dans une ancienne conviction: le libre-échange n'est possible qu'entre pays qui appliquent les mêmes «règles du jeu» et l'ouverture des frontières doit suivre (et non pas précéder) la constatation que ces règles sont respectées. Lesquelles? Fin de la contrefaçon et du piratage des marques; respect des normes sociales de base (qui ne concernent pas les salaires, mais le travail des enfants, les droits syndicaux, etc.); acceptation des normes environnementales essentielles. À cela il faut ajouter l'aspect monétaire. Selon des calculs américains, la monnaie chinoise est sous-évaluée de 20 à 40% par rapport au dollar, et donc beaucoup plus par rapport à l'euro. Quelle peut être l'efficacité des droits de douane (qui pour l'UE se situent autour de 10%) face à une sous-évaluation monétaire de 50% ou davantage? Les autorités chinoises savent que tôt ou tard elles devront faire quelque chose dans ce domaine, mais elles retardent autant que possible l'échéance et leurs mesures seront aussi limitées que possible. Quoi qu'il en soit, l'UE doit impérativement discuter et négocier sur un plan global, couvrant à la fois les aspects commerciaux, monétaires, politiques et stratégiques. Ce n'est pas ce que les Européens font: les uns se déchaînent sur le problème textile, d'autres ne voient que l'aspect « droits de l'homme », d'autres se concentrent sur l'embargo sur les armes. Sur chacun de ces points considéré individuellement, la Chine fera quelques concessions, en désarmant ainsi les contestations sectorielles, alors que c'est l'ensemble qui compte. Et, pour le volet monétaire, l'Europe devra, je ne dis pas agir ensemble avec les Etats-Unis, mais se coordonner avec eux. Et, sur aucun point, se contenter de promesses d'aménagements futurs, vagues ou peu appliqués. (F.R.)