Deux chefs qui s'expriment. Les développements ont été presque foudroyants. J'avais à peine formulé quelques idées sur la manière d'éviter que les divergences sur la Turquie provoquent des ravages dans l'Union européenne (voir cette rubrique du 17 septembre) que deux hauts responsables se sont exprimés de manière presque uniforme. Le premier ministre du Luxembourg Jean-Claude Juncker a estimé que, si les négociations s'ouvrent (il faut respecter la Turquie comme interlocuteur), le point d'arrivée ne doit pas être nécessairement l'adhésion: les deux parties pourraient de commun accord s'orienter vers une solution différente. De son côté, le chancelier autrichien Wolfgang Schüssel a dit qu'il ne formulera pas de réserves si le Conseil européen s'oriente vers l'ouverture des négociations, étant entendu que ces négociations ne devront pas forcément aboutir à l'adhésion. Ensuite, Angela Merkel, présidente du parti démocrate-chrétien allemand CDU, a écrit aux premiers ministres appartenant au PPE (ils sont 8) et au futur président de la Commission José Manuel Barroso pour demander un "effort commun" à la recherche d'une position unique allant dans le sens de construire avec la Turquie "un partenariat spécial et renforcé".
Parallèlement, les prises de position en sens divers se multiplient. Je ne vais pas les pourchasser ; ce serait impossible, et d'ailleurs inutile car les positions extrêmes ne sont pas conciliables. Pour les uns, l'adhésion turque démolirait la thèse du "choc des civilisations" et isolerait l'islamisme radical en contribuant à l'éclosion d'un islamisme modéré, tout en prouvant que l'UE n'est pas un "club chrétien" fermé. Pour les autres, cette adhésion sonnerait définitivement le glas de toute ambition de construire une Europe politique ayant son mot à dire dans les affaires du monde et elle rendrait l'UE institutionnellement impuissante et financièrement ingérable. Plutôt que de continuer à accumuler les arguments en faveur de l'une ou de l'autre thèse, j'estime plus utile de faire état d'une analyse fondée sur un point de vue différent.
L'analyse stratégique de M. Seminatore. Je me réfère à une réflexion stratégique du président de l'Institut européen des relations internationales (IERI), Irnerio Seminatore, qui a examiné les répercussions de l'adhésion sous un double aspect: les répercussions sur le régime politique interne turc (notamment les relations entre le pouvoir militaire et le pouvoir civil) et les effets sur les équilibres internationaux.
Ses conclusions à propos de la situation interne sont plutôt déroutantes. Lisons: "la politique islamique modérée est tributaire du rôle essentiel de l'armée, garante de la laïcité léguée par Atatürk. La disparition de ce rôle de garant, requise par l'exigence européenne de se conformer aux critères de Copenhague, soumettrait la Turquie au double défi de faire face aux conceptions théocratiques de l'islamisation rampante et de résister aux poussées portées à l'unité politique du pays par les revendications indépendantistes des minorités." En même temps, les efforts de l'UE en direction de son unité politique seraient moins retardés, "en résumant brutalement, la Turquie est un ami et un partenaire stratégique de l'Europe en étant dehors, un ennemi de l'unité européenne si elle est à l'intérieur."
Quant aux répercussions stratégiques, M. Seminatore estime que l'UE a promis l'adhésion "sans avoir pleine conscience de ses implications futures (…). Pour l'heure, l'UE ne dispose ni des capacités ni d'une vision géopolitique mondiale ni d'options averties en matière d'alliances". Le 7 mars 2002, le général turc Tuncec Kilink avait affirmé qu'à défaut d'adhésion à l'UE, son pays "devrait se tourner vers la zone hautement instable qui va de l'Iran à la Fédération de Russie, en passant par le Caucase et la Mer Noire, ce qui circonscrit une aire stratégiquement charnière, faisant de la Turquie un acteur clé dans toutes les voies directrices d'accès à l'Asie centrale, à l'énergie, aux mers chaudes du Golfe et à l'Océan Indien".
M. Seminatore évalue positivement, de toute évidence, la signification et les perspectives de cette hypothèse, alors que l'adhésion turque poserait à l'Europe deux questions fondamentales. La première est simple: "comment élargir l'espace de laïcité en dehors de l'armée?" Sa réponse est que l'UE "ne peut pas offrir de modèle à l'extension du champ de la laïcité au sein de sociétés hétérogènes sur lesquelles elle n'a aucune prise". La seconde demande se réfère aux dangers de l'adhésion pour l'unité de la Turquie, dangers résultant de l'application des "critères de l'Europe, qui sont dictés par des préoccupations de sauvegarde des droits individuels plutôt que par des impératifs sécuritaires", ce qui encouragerait les revendications des minorités. Ces revendications (des Kurdes, mais pas seulement) amènent l'auteur à prendre en considération des évolutions extrêmes: "rien n'exclut de penser qu'en cas de déchiquetage de la Turquie par des poussées irrédentistes, la partie européenne de la Turquie demeure turque (…), faisant basculer vers l'Europe cette seule province de son ancienne unité qui est historiquement, géographiquement et stratégiquement européenne", alors que l'entrée de la Turquie telle qu'elle est actuellement, risquerait de "marquer le début d'un processus de désagrégation et déstabilisation continentales".
Une solution alternative. Selon M. Seminatore, la vraie solution, qui tiendrait compte de tous les aspects stratégiques et impliquerait le Caucase avec ses nouvelles Républiques nées de la dissolution de l'URSS et la Russie elle-même, ce serait "un Pacte de stabilité de la mer Noire et du Caucase favorisant des formes de coopération transeurasienne. Cette initiative rapprocherait indirectement l'Europe de l'Asie centrale (…). La Turquie en tirerait un bénéfice évident, au profit d'une triangulation stratégique avec la Russie, rassurée et protégée sur le flanc Sud, et l'Union européenne, bientôt élargie à la Bulgarie et à la Roumanie et jouant un rôle de puissance économiquement prépondérante dans la mer Noire et en Transcaucasie."
Positive pour la Turquie, cette orientation le serait aussi pour l'Europe: "l'influence de l'Europe serait en conclusion renforcée dans une perspective mondiale plutôt que régionale (…). Cette option serait plus favorable à l'Europe dans une gestion équilibrée du système international à côté des Etats-Unis. Les rapports avec l'Islam auraient à gagner d'une lecture géopolitique du monde de la part de l'Union européenne plutôt que d'une grille d'analyse théologique et culturelle."
En tout état de cause, M. Seminatore estime "indispensable et urgent d'ouvrir un débat géopolitique et stratégique sur la candidature à l'adhésion de la Turquie, dans le but de réorienter l'option turque dans un sens plus favorable aux véritables intérêts de sécurité en Eurasie". Il a, par ailleurs, rejoint, en les renforçant, les remarques que j'avais exposées dans cette rubrique du 17 septembre et qui devraient désormais être acceptées comme un élément incontournable du dossier, à savoir: "réduire l'ouverture des négociations d'adhésion aux seuls critères de Copenhague, c'est masquer la complexité de l'équation eurasienne et faire preuve d'aveuglement dans l'analyse du système international."
Le texte du président de l'IERI peut être demandé par e-mail à l'Institut (IERI@belgacom.be).
Un document de base irremplaçable. Vu que je suis en train de signaler des interventions ou des ouvrages qui peuvent contribuer à la compréhension de l'affaire turque et plus généralement de la question complexe des frontières extérieures de l'UE, je voudrais citer la deuxième édition (revue et corrigée) de l'ouvrage de Jean-François Drevet: "L'élargissement de l'Union européenne, jusqu'où?" (L'Harmattan éditeur, Paris, Budapest et Torino). La caractéristique de ce livre est d'être précieux pour tous, quelles que soient les opinions sur l'adhésion turque à l'UE. Certes, l'auteur - normalien et agrégé de géographie, actuellement haut fonctionnaire à la Commission européenne- a ses opinions, mais il vise davantage à clarifier les situations et les enjeux qu'à les faire valoir. Son ambition est clairement indiquée dans l'introduction: "l'auteur espère apporter sa contribution à la mise à la disposition d'une information de base sur des événements encore mal connus. Il souhaite que le citoyen lecteur, ainsi mis en position de se faire une opinion, puisse peser en faveur des solutions nécessaires pour que l'Europe réussisse son unification". Cette ambition justifie l'aspect historique et chronologique de son ouvrage, la cartographie si précieuse, les citations et notamment les analyses ethnographiques qui clarifient l'exposé.
Les 25 pages consacrées à la Turquie partent du rappel de l'accord d'association de 1963 qui, pour la première fois, évoquait la possibilité d'une adhésion de la Turquie (mais "on n'avait pas pleinement conscience à l'époque" de ce que cette phrase impliquait), et passent en revue ensuite les différentes étapes de 40 années de discussions, jusqu'à l'engagement de décembre 2002 d'ouvrir les négociations d'adhésion si la Turquie "satisfait aux critères politiques de Copenhague". La Turquie a longtemps rejeté les exigences de l'UE en estimant qu'elles portaient atteinte à sa souveraineté; mais, dans une phase récente, les autorités turques se sont efforcées de respecter progressivement les conditions politiques de Copenhague (jusqu'aux dernières évolutions concernant la réforme du code pénal et la criminalisation de l'adultère). M.Drevet estime qu'une partie importante des forces politiques et de l'opinion publique turque "ne distingue pas clairement la différence de nature existant entre le partenariat avec Washington, qui laisse à la Turquie une grande latitude dans ses affaires intérieures, et l'adhésion à une Union d'Etats où l'interdépendance s'exerce à tous les niveaux" (ce que les autorités turques qualifient d'atteintes à la souveraineté nationale deviendront alors des obligations contraignantes pour un membre de l'UE). L'auteur rappelle l'obligation de prendre des dispositions de protection des minorités, aussi bien les Kurdes que celles mentionnées dans le traité de Lausanne (Arméniens, Juifs, Orthodoxes de rite grec). Il sera difficile pour la Turquie de "refuser l'autonomie à 12 millions de Kurdes et de vouloir en même temps un Etat indépendant pour les 200.000 habitants du Nord de Chypre". M. Drevet précise que la dislocation de l'URSS a entraîné la création de 5 républiques indépendantes de langue turque (Azerbaïdjan, Kazakhstan, Turkménistan, Kirghizistan et Ouzbékistan) et que, d'après les projections actuelles, la population de la Turquie dépassera celle de l'Allemagne en 2015 environ (plus les millions de Turcs résidant déjà dans l'Union).
Il n'y a pas de discours sérieux sur l'adhésion turque si on néglige ces données. (F.R.)