Une offre possible. Il n'est pas étonnant que l'initiative de Pascal Lamy et de Franz Fischler de présenter une nouvelle position européenne à propos du volet agricole des négociations commerciales de l'OMC ait provoqué un débat vif et passionné. Les organisations agricoles de l'UE s'y opposent vigoureusement; la France estime que le fait en lui-même d'offrir des concessions significatives en ce moment (alors que d'autres protagonistes du commerce mondial n'ont pas encore fait d'ouvertures appréciables) est une faute tactique grave, plusieurs autres Etats membres critiquent certains aspects de l'offre et le calendrier de sa mise en oeuvre. Rien d'étonnant, disais-je, car ce que les deux Commissaires européens proposent implique une nouvelle réforme de la PAC. Est-il possible de porter sur cette initiative un regard objectif et presque serein? Je crois qu'on peut essayer, en se fondant sur deux critères d'évaluation: sa compatibilité avec le maintien de l'agriculture en Europe et son utilité pour les pays en développement. Essayons de le faire.
L'élément le plus spectaculaire et le plus commenté de la nouvelle offre est la suppression, progressive et conditionnelle, des subventions européennes à l'exportation de produits agricoles. J'estime que le moment était venu de le proposer. Je me permets, pour une fois, une autocitation. Dans cette rubrique du 13 juillet 1998, il y a donc presque six ans, j'avais écrit à propos de la nécessité d'une profonde transformation des politiques agricoles mondiales: " tout est à changer, et l'Europe doit apporter sa contribution. J'ai une petite idée de ce qu'elle pourrait être: renoncer aux 'restitutions à l'exportation. Mais trop d'intérêts matériels et politiques s'y opposent; il faudrait un courage et une vision politique qui ne se trouvent actuellement ni chez les gouvernements ni dans la Commission. Un jour, peut-être…". Eh bien, ce jour est arrivé. Ce qui est vraiment indispensable pour sauvegarder l'agriculture européenne - et avec elle la nature, la biodiversité, les paysages, les traditions et l'équilibre territorial - est la maîtrise des importations. J'espérais encore, à l'époque, que la Commission aurait évité de promettre à droite et à gauche le libre-échange en agriculture; elle l'a fait, avec l'appui du Conseil et du Parlement européen, mais j'ai l'impression qu'aujourd'hui les termes de "libre-échange" ne sont plus là que pour la façade et que, dans le secteur agricole, personne ne les prend plus à la lettre. Si c'est effectivement le cas, le principe de supprimer les subventions à l'exportation est aujourd'hui acceptable, car en elle-même cette suppression est possible sans provoquer des dommages irréparables pour l'agriculture européenne et avec des avantages réels pour les pays pauvres (où la concurrence des agricultures riches subventionnées provoque parfois des ravages). Regardons de près.
Politique et psychologie. Pour l'agriculture européenne, la signification des subventions à l'exportation diminue sans cesse. Entre 1992 et 2001, leur volume était passé de 10 milliards d'euros par an à 2,8 milliards, et il a ensuite continué à baisser. Ces subventions profitent surtout au grand commerce et à l'industrie de transformation (laquelle représente, c'est vrai, un débouché indispensable pour les agriculteurs). De toute manière, leur suppression sera progressive, et ne sera peut-être jamais totale, car certains pays pauvres en ont besoin pour obtenir à bas prix des denrées alimentaires indispensables à leur population, et surtout parce qu'elle sera subordonnée à des mesures analogues et parallèles de la part des autres grands exportateurs agricoles mondiaux. L'UE ne va pas s'effacer de certains marchés d'exportation pour le plaisir de laisser la place aux Etats-Unis et à d'autres pays qui pratiquent des régimes juridiquement différents mais analogues quant aux effets! L'objectif est d'encourager les productions locales dans les pays pauvres, qui doivent être mises en mesure d'alimenter progressivement leurs populations, et certes pas de remplacer la pression de produits européens subventionnés par celle tout autant subventionnée d'autres exportateurs.
L'opération répond aussi à des buts politiques et psychologiques. Il faut en finir avec la fiction selon laquelle l'Europe est le grand perturbateur des marchés agricoles internationaux, alors que depuis quelques années sa politique est en ligne avec les exigences de la bataille contre les deux fléaux qui obscurcissent l'avenir du monde: la détérioration de la nature et les famines qui endeuillent ou menacent une grande partie de l'humanité. Plusieurs éléments le prouvent: les réformes successives de la politique agricole commune (PAC), l'affirmation croissante des exigences écologiques, les préférences commerciales en faveur des pays les plus pauvres (préférences attaquées à l'OMC par d'autres exportateurs qui voudraient les remplacer sur le marché européen), l'orientation consistant à encourager les pays en retard à développer l'agriculture de subsistance destinée à leurs populations plutôt qu'à reprendre le modèle de la monoculture pour l'exportation, triste et ruineux héritage de la colonisation. Mais qui comprend ces mérites? L'initiative Lamy-Fischler pourrait contribuer à modifier l'image de l'agriculture européenne. Ce sera mon thème pour demain. (F.R.)