Les fictions et la réalité. En deux jours, les réactions des autorités de l'UE au vote négatif de la communauté chypriote grecque sur le plan Annan de réunification de l'île se sont sensiblement assouplies. La première réaction avait été très dure, tant sur le fond que dans la forme. Le Commissaire Günter Verheugen, en particulier, avait réagi de façon passionnelle, ce qui s'expliquait par le fait qu'il s'était senti "berné" par l'attitude des autorités de Nicosie, qui avaient invité la population à voter contre le plan et avaient en pratique interdit aux responsables communautaires d'en expliquer la signification aux citoyens chypriotes. Le point de vue de la Commission, d'autres autorités et même de certaines personnalités gréco-chypriotes comme l'ancien président Vassiliou, était que la résultat du référendum pérennisait en pratique la division de Chypre, car une autre occasion de réunification ne se présenterait pas dans un avenir prévisible. Selon le rapporteur du Parlement européen M.Jacques Poos, en cas de vote négatif, "la division de l'île aurait été scellée pour un temps indéfini".
Lundi, les ministres des Affaires étrangères de l'Union ont estimé que rien n'était joué et que l'objectif de la réunification demeurait valable. Dans ses "conclusions" le Conseil a exprimé sa "détermination" à assurer que les habitants de Chypre seront "bientôt (…) citoyens d'une Chypre unie dans l'Union européenne" (voir notre bulletin d'hier page 4). Le processus de réunification serait donc simplement interrompu. M.Verheugen lui-même a, en refrénant quelque peu son irritation et sa déception, refusé de diviser les Chypriotes entre les "gentils" d'un côté et les "méchants" de l'autre, en rappelant les torts précédents de la partie turque.
Situation absurde. L'on avait d'abord exagéré dans un sens; il ne faut pas maintenant exagérer dans l'autre. Présenter l'avenir presque en rose, avec une solution en vue à tous les problèmes, signifierait, à mon avis, tromper les gens. L'UE va quand même se trouver d'ici trois jours dans une situation anormale et presque absurde. Samedi, c'est juridiquement la République de Chypre dans son ensemble qui entre dans l'Union (même si l'application des règles communautaires est suspendue dans la partie turque), avec pour résultat qu'une partie du territoire de l'UE est occupée par une armée étrangère, appartenant à un pays candidat à l'adhésion. Si le plan Annan avait été accepté, on disposerait au moins d'un calendrier pour le départ de l'armée turque dont la présence serait progressivement ramenée de presque 40.000 soldats aujourd'hui au chiffre symbolique de 650 soldats. Mais le plan Annan a été rejeté. Comment l'UE peut-elle accepter une situation d'occupation de son territoire? Comment en sortir? Le ministre turc des Affaires étrangères Abdullah Gul a répondu: en considérant que la partition de l'île est devenue permanente et en reconnaissant l'Etat turco-chypriote. Mais ceci ne correspond pas à la position du Conseil de l'UE.
Toutefois, rien n'est évident. Toutes les autorités communautaires reconnaissent la nécessité de prendre immédiatement des mesures en faveur de la population turco-chypriote (qui, ayant voté en faveur de la réunification, ne doit pas être pénalisée par le vote contraire de la partie grecque), mesures comportant non seulement les soutiens financiers déjà prévus mais aussi la fin de l'isolement économique et commercial. Et ceci implique nécessairement, a dit Günter Verheugen, de coopérer avec les autorités turco-chypriotes (jusqu'à présent, pour l'UE, ces autorités n'existaient pas). Il a précisé, c'est vrai, que "coopération, ne signifie pas reconnaissance dans le sens du droit international", mais en ajoutant que la ligne verte qui sépare les deux zones de Chypre "est de facto une frontière extérieure de l'Union". Et d'habitude, au-delà d'une frontière extérieure, il y a un autre Etat…
Une impression en trois points. En définitive, mon impression est que:
a) la déclaration du Conseil selon laquelle Chypre sera "bientôt" unifiée et fera partie comme telle de l'Union est une position de principe qui n'a pas de chances de se concrétiser dans un délai prévisible;
b) la partie grecque subira les conséquences de son vote négatif. Je crois que l'ancien président Vassiliou a raison lorsqu'il affirme: "Nous avions la sympathie du monde parce que nous étions les victimes d'une occupation et d'un refus de solution par M.Denktash. Notre argument le plus fort était qu'il ne fallait pas être puni deux fois: pour l'invasion, et parce que les Turcs ne voulaient pas d'accord. Cet argument, accepté par l'Union, est aujourd'hui renversé";
c) en l'absence de réunification, la situation actuelle ne sera pas tenable et la reconnaissance d'un Etat turco-chypriote deviendra à terme inévitable, ce qui aggravera les problèmes institutionnels de l'UE. Si les petits Etats se fractionnent à volonté, et chaque fraction a droit à son Commissaire européen, son représentant au Conseil, son nombre minimal de parlementaires, l'édifice institutionnel est à revoir. (F.R.)