Franz Fischler a dit ce qu'il avait sur le cœur, et on l'en remercie. Après avoir annoncé que d'ici quelques mois il ne sera plus responsable de l'agriculture de l'UE car il ne sera plus Commissaire européen (discours du 15 janvier à la "Semaine verte" de Berlin, voir notre bulletin du 22 janvier page 4), il a dénoncé les mensonges à propos de la politique agricole de l'Europe, en insistant sur trois points:
1. La PAC d'aujourd'hui n'a rien à voir avec celle des commencements. M.Fischler a dit: "pratiquement aucun aspect de la politique agricole n'est resté en l'état". Dans l'après-guerre, le mot d'ordre était logiquement de produire le plus possible, car les enfants mal nourris et les pénuries alimentaires, on les avait chez nous. Mais dès que l'Europe a été à nouveau en mesure d'alimenter sa population, il fallait changer parce que la production intensive provoquait "à la fois une dégradation de l'environnement et la désolation des paysages, ainsi que l'accumulation de montagnes de viande bovine, de beurre et de céréales, et en plus de très importantes distorsions commerciales sur les marchés mondiaux. Au début des années 90, la PAC se caractérisait encore par un mécanisme de subventions rigide axé sur la production. C'est alors que nous avons entamé la longue marche qui nous a conduits d'une politique de soutien à la surproduction à un régime d'aides axé sur le marché, respectueux de l'environnement et fondé sur la qualité". Longue est la liste des changements énumérés par le Commissaire: fin des montagnes de stocks inutilisables et très coûteux, production qui n'est plus déterminée par les subventions mais par la demande du consommateur, suppression de l'alimentation animale fondée sur les farines de viandes et d'os, etc., ce qui lui permet de conclure: "la politique agricole a radicalement changé de visage". On voit quel crédit méritent ceux qui s'en prennent à la PAC d'aujourd'hui pour des comportements d'hier déjà éliminés. Même la crise de la vache folle a eu en définitive des effets positifs car elle a permis de "prendre conscience qu'un mode de production à l'encontre de la nature, de la santé de l'homme et de l'animal et la course enragée à la production, finissent par se retourner contre nous."
2. "L'immense cynisme" de certaines ONG. M.Fischler a dit: " Je m'inscris radicalement en faux contre la propagande-massue (Holzhammer Propaganda) développée par un certain nombre d'Organisations non gouvernementales. Il est tout bonnement fallacieux de mettre en balance toutes les subventions agricoles dans les pays industrialisés et le revenu dont disposent les habitants du tiers monde. C'est évidemment un luxe de pouvoir s'offrir des aides publiques en faveur de l'environnement, de la protection des animaux ou de l'entretien des paysages. De même que c'est un luxe que les pays développés consacrent des milliards à des parois anti-bruit, à des skis paraboliques ou à des arbres de Noël, alors que cet argent permettrait aux pays sous-développés de vivre pendant des années. Ce type de discussions n'est d'aucun secours pour les pays en développement. C'est faire preuve d'un immense cynisme que de suggérer qu'il suffirait que l'UE sacrifie ses agriculteurs pour que le tiers monde devienne un paradis."
Qu'est-ce qui est vraiment utile aux pays pauvres? Franz Fischler le résume en trois points: diminuer sensiblement les subventions agricoles génératrices de distorsions commerciales, réformer la politique agricole américaine et d'autres pays, réserver concrètement un traitement spécial aux pays en développement. Et il ajoute: "c'est précisément ce que propose l'UE".
3. Les dépenses de l'UE pour la PAC réformée sont justifiées. Le Commissaire à l'agriculture incite à respecter le "cadre budgétaire précis pour les dépenses agricoles jusqu'en 2013" que les « chefs de gouvernement de l'Union ont fixé en octobre 2002, en "mettant en garde contre la tentation d'ouvrir à nouveau cette boîte de Pandore et de saper ainsi les fondements de la réforme de la PAC ». Ceci non seulement parce qu'il faut respecter ce qui est décidé, mais surtout parce que les dépenses prévues sont justifiées. M.Fischler explique: "l'argument prétendument définitif selon lequel l'Europe consacre presque la moitié de son argent à l'agriculture est un rideau de fumée: en effet, la politique agricole est la seule politique communautaire presque exclusivement financée par le budget de l'UE et pas par les budgets des Etats membres. Et alors que les dépenses publiques dans les Etats membres n'ont cessé d'augmenter au cours des dernières années, les dépenses consacrées à l'agriculture ont, elles, constamment baissé. En 1993, nous consacrions encore 0,61% du produit intérieur brut de l'UE à la politique agricole; ce chiffre est de 0,43% aujourd'hui et ne sera plus que de 0,33% en 2013." Si l'on réduit les crédits de la PAC, les Etats membres devraient prendre la relève et au lieu d'une politique commune, on aurait 25 politiques nationales concurrentes, et la disparition du marché intérieur! C'est pourquoi M.Fischler assure qu'il fait peu de cas des discussions budgétaires/cosmétiques.
Ce discours, qui représente un véritable "manifeste d'adieu" du responsable de l'agriculture européenne, mérite quelques commentaires; ce sera pour demain. (F.R.)