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Bulletin Quotidien Europe N° 8441
AU-DELÀ DE L'INFORMATION /

La réflexion sur le rôle de l'entreprise dans la société laisse entrevoir de nouvelles formes d'économie sociale de marché - Analyse de Michel Albert, autres contributions - L'évolution dans l'UE doit être suivie de près

Un débat qui s'élargit. "Si nous nous demandions ce qui donne dignité au capitaliste (et à son entreprise, dont il cherche par tous les moyens à augmenter la valeur), nous devrions convenir que ce n'est pas son enrichissement, lequel dégénère souvent en manie. Ce qui justifie son capital, c'est d'être fonction d'autre chose: un moyen de créer des biens nécessaires dans un engrenage dont tout le monde devrait bénéficier." Ces phrases ne sont pas tirées d'un essai critique sur le capitalisme, mais d'un article d'un économiste, Geminello Alvi, publié dans un quotidien à grand tirage ( "Il Corriere della Sera"). Voici une autre citation: "L'entreprise n'est pas faite seulement d'actionnaires, il y a aussi des parties prenantes comme les employés, la commune, la ville, les sous-traitants, voire les fonds de pension. Tous devront devenir les membres du gouvernement d'une entreprise avec laquelle ils ont des liens." Ce n'est pas l'affirmation d'un syndicaliste ni d'un parlementaire de gauche, mais de John Evans, haut fonctionnaire de l'OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), c'est-à-dire de l'organisme international qui a été souvent considéré comme le plus lié aux milieux financiers internationaux.

Ces citations indiquent, parmi d'autres, comment évolue en Europe la réflexion sur le rôle des entreprises dans la société, ses droits et ses obligations. C'est une réflexion qui a dépassé de loin les cercles juridiques et industriels pour envahir l'arène politique, les parlements, la société civile ainsi que la presse, qui y consacre de plus en plus de place. Je sais bien que les économistes et les sociologues s'en sont toujours occupés, et que la religion aussi s'en est mêlée, à propos soit d'aspects pratiques (comme les intérêts sur les prêts, condamnés par la doctrine de l'Islam et, au Moyen Age, par l'Eglise catholique), soit de questions de principe (justification de l'accumulation de la richesse). Mais aujourd'hui la réflexion est devenue générale, et c'est un phénomène positif au moment où l'UE doit concrétiser sa "stratégie de Lisbonne", et les instruments de cette stratégie (politique de concurrence, droit des sociétés, marchés financiers, brevets et innovations, emplois et retraites, etc.) doivent être définis ou font l'objet de révisions ou de mises au point. Ces instruments, et en général le "développement durable", sont au centre du modèle européen de société qui, en pratique, sera largement déterminé par la manière d'appliquer le "gouvernement d'entreprise".

Entre Galbraith et Friedman. À ma connaissance, la vue d'ensemble la plus claire et succincte est fournie par la communication de Michel Albert, ancien directeur général de la Commission européenne, à l'"Académie des sciences morales et politiques" de Paris. Pour la partie historique, je me limite à deux citations qui disent l'essentiel. La première de John-Kenneth Galbraith, à la fin des années 60: "depuis 30 ans, on a accumulé les preuves qui mettent en évidence le transfert du pouvoir du propriétaire vers les managers à l'intérieur de la grande entreprise. Le pouvoir des actionnaires est de plus en plus faible (…). Les droits des actionnaires se bornent maintenant à l'encaissement des coupons, et ceux des conseils d'administration, dans la plupart des cas, à la ratification des décisions prises par le management." Vingt ans plus tard, dans les années 80, la situation s'était transformée, notamment sous l'influence du Prix Nobel Milton Friedman, ainsi que le prouve la deuxième citation, qui lui appartient: "l'unique responsabilité sociale de l'entreprise est d'augmenter ses profits, pour le plus grand avantage des actionnaires". Voici comment Michel Albert résume la conception de Friedman: "peu importe dans quels secteurs et dans quels pays l'entreprise opère, comment elle traite son personnel et ses fournisseurs, comment elle se comporte avec son environnement social et physique. Tout cela est dépourvu de pertinence. La seule chose qui compte est l'intérêt des actionnaires, même si ceux-ci ne se comportent pas en propriétaires stables mais en spéculateurs d'un jour."

Cette conception "ne date guère que d'une vingtaine d'années". Elle s'est affirmée aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, avec l'arrivée au pouvoir de Ronald Reagan et de Margaret Thatcher, avant de conquérir partiellement l'Europe continentale en mettant en difficulté le "modèle rhénan" de l'économie sociale de marché. J'ajouterai que même l'administration de la Commission européenne a subi en partie la contagion, car les jeunes fonctionnaires de l'époque étudiaient davantage ce cher Milton Friedman que Galbraith. Mais après avoir créé le poison, les Américains ont aussi diffusé le contrepoison: Michel Albert prouve que la réaction à la conception de Friedman a commencé aux Etats-Unis, alors qu'en Europe le "modèle rhénan" (qui avait ses expressions les plus marquantes en Allemagne, avec la cogestion, mais aussi tout au long de la vallée du Rhin, depuis l'Autriche jusqu'aux Pays-Bas) reculait partout. Les fonds de pension américains, si décriés chez nous, ont été en réalité les premiers à réclamer des "investissements éthiques", et en premier lieu Calpers, le célèbre fonds de pension des fonctionnaires de Californie. Ces fonds, explique Michel Albert, "contribuent au développement durable par des règles de gestion qui les poussent à stabiliser leurs placements, par leur influence positive sur le gouvernement des entreprises et surtout par une participation souvent active, et parfois innovante, à l'investissement socialement responsable."

Trop de managers ont trahi leur rôle. Qu'est-ce qui a alors provoqué la nouvelle crise du capitalisme? La réponse, tout le monde la connaît: le comportement irresponsable d'un nombre non négligeable de managers et d'agences de notation qui ont failli à leur tâche. Geminello Alvi est particulièrement incisif contre les stocks-options, mécanisme idéal, à son avis, pour inoculer le vice de l'avidité chez les managers: " Combien de licenciements, fusions inutiles et prévisions trimestrielles forcées ont été utilisés pour exercer au mieux une stock option! Et avec une constance qui a bénéficié à un petit nombre. Parce que, alors que la valeur des actions s'est écroulée en bourse, la plupart des plans d'option continuent à assurer, selon une enquête récente, des plus-values confortables. Ce qui n'est pas agréable pour les petits épargnants. Ni pour les travailleurs salariés (…). Les stock options et autres diableries ont secondé la spéculation. Les riches se sont retrouvés plus riches et l'entreprise a perdu sa dignité."

Michel Albert n'est pas beaucoup plus tendre. Il dénonce les "rémunérations parfois astronomiques des managers, pouvant être obtenues sous la forme d'options sur actions accordées à des conditions privilégiées". On sait ce qui arrivait parfois: les managers devenaient propriétaires par exemple d'une filiale, judicieusement choisie, et ils se mettaient à leur compte, en dépouillant ainsi, au détriment des actionnaires, l'entreprise qu'ils devaient administrer. Ou bien ils revendaient leurs actions à des cours artificiellement gonflés pour se retirer ensuite avec un capital à vie suffisant pour eux et pour toute la famille. Et ceci trop souvent à l'aide de budgets truqués, de notations financières injustement favorables et de fausses prévisions sur les perspectives de l'entreprise.

Michel Albert reste optimiste. Ces comportements ne seront jamais suffisamment dénoncés et sanctionnés, même si une partie seulement des managers en était responsable. Mais pour l'avenir la conclusion de Michel Albert est relativement optimiste. À son avis, "un nouveau type de consommateur-citoyen et d'épargnant-citoyen commence à émerger: ils veulent savoir si l'entreprise qui les sollicite est correcte vis-à-vis de ses salariés et soucieuse des risques environnementaux qu'elle fait courir, et respectueuse des droits de l'homme" (dans le choix des pays où elle fait ses achats). En même temps, "de nombreuses entreprises européennes retrouvent avec intérêt, dans le développement durable, les principes d'une culture dont elles ne se sont détachées qu'avec regret, sous la pression de leurs actionnaires et surtout des analystes financiers." L'opinion publique contribue à ces évolutions, car "la mauvaise gestion des grands risques industriels peut déboucher sur l'opprobre public, le boycott des consommateurs et la faillite de l'entreprise fautive". Michel Albert cite les initiatives prises dans plusieurs Etats membres, sur le plan législatif ou par les entreprises elles-mêmes, tenant compte de leur responsabilité sociale et environnementale, et sa conclusion est positive: "sous la pression des ONG, des médias, des clients, du personnel et des agences de notation spécialisées, les entreprises sont de plus en plus conduites à s'exprimer publiquement non seulement sur leurs valeurs, mais sur les moyens et les résultats de leur action en matière sociale et environnementale. L'ensemble de ces changements, hier encore inimaginables, commencent à dessiner de nouveaux modèles d'entreprise", qui donnent naissance à de nouvelles formes d'économie sociale de marché, reconnaissant en particulier la primauté de la culture industrielle sur la culture financière. Geminello Alvi ne hasarde pas de prévisions (il est plus sceptique et moins confiant que Michel Albert), mais il n'hésite pas à affirmer que "l'entreprise est un organisme vivant dont tous doivent bénéficier de façon équilibrée: travailleurs, consommateurs, et le lieu même où elle a son siège." A défaut de cette "attention à la communauté", la course à l'enrichissement sans limites devient une manie délirante; "une entreprise qui sert à faire devenir les riches plus riches, et soumet à celui-ci tous les autres objectifs, ne peut pas durer".

Comprendre les enjeux et participer. On aura compris, à la lecture du paragraphe qui précède, pourquoi je suis intervenu dans cette réflexion, moi qui ne suis ni économiste ni sociologue, mais un simple commentateur des affaires européennes. La raison est que l'UE est engagée, avec tous ses acteurs - institutions européennes (Cour de Justice y comprise), autorités nationales, partenaires sociaux - dans la définition (ou révision) et dans l'application progressive de ses règles économiques et sociales. Ces règles détermineront le modèle européen de société, et même le rôle de l'Europe dans le monde, car ce rôle ne dépendra pas seulement des nouvelles politiques de "l'Europe puissance", telles que la PESC et la PESD. Les parlementaires, les professionnels, les syndicalistes, et, autant que possible, tous les citoyens doivent comprendre ce qui est en jeu. Les textes sont souvent compliqués et abstrus, parfois presque incompréhensibles pour les non-spécialistes (quorum ego), et leurs répercussions ne sont pas toujours évidentes Mais les principes et les enjeux devraient être clairs pour tous. (F.R.)

 

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