Personnalités politiques, parlementaires européens, presse… Le projet de révision de la politique commune de la pêche ne représente pas seulement un cas exemplaire d'application de la "méthode communautaire" (voir cette rubrique du 31 mai); il est aussi exemplaire des mécanismes par lesquels l'Europe est mal comprise par les citoyens et ressentie comme responsable d'une bonne partie de leurs malheurs. Pour reprendre un terme utilisé récemment par Pascal Lamy, elle "n'est pas sympathique". Dans ce cas, la faute en incombe un peu à tout le monde: à une partie de la presse, à plusieurs responsables politiques nationaux, mais aussi aux institutions communautaires. C'est un gâchis colossal, où l'Europe est perdante, alors qu'en réalité, c'est elle qui ose faire les pas indispensables pour maintenir en vie l'activité de la pêche, sauvegarder les ressources, éviter des dommages écologiques désastreux.
Le comportement du Parlement européen soulève quelques points d'interrogation. Avant que la Commission présente son projet "pêche", il s'est préoccupé, à juste titre, des rumeurs selon lesquelles certains Etats membres multipliaient les pressions pour l'empêcher de délibérer. Il n'est ni étonnant ni scandaleux que certaines capitales avertissent Bruxelles de leurs réserves ou oppositions; exprimer des opinions, c'est toujours licite. L'important est que la Commission, tout en tenant compte de tous les avis et en retenant ceux qu'elle considère comme justifiés, ne cède pas aux mises en garde et s'en tienne à ce qu'elle estime être l'intérêt européen. C'est dans ce sens que le Parlement est d'abord intervenu, et sa commission compétente a convoqué Franz Fischler, l'a soumis à un véritable interrogatoire et a voulu s'assurer que l'indépendance de la Commission était respectée (voir notre bulletin du 24 mai pp. 8/9 ). En approuvant le projet, la Commission a prouvé son indépendance et son courage politique. Et voici que plusieurs parlementaires se sont déchaînés en lui reprochant de l'avoir fait sans tenir compte des avertissements de certains gouvernements!
L'ancienne présidente du PE, Nicole Fontaine, a été la plus acharnée à critiquer la Commission, lui reprochant d'avoir agi sans consulter les professionnels, de ne pas avoir fait l'effort d'aller "sur le terrain" et d'avoir donné l'image d'une Europe irresponsable et non démocratique: "la technocratie sans concertation tue l'Europe". Or, il est bien connu que le projet Fischler est le résultat de trois années d'études et de consultations. Pourquoi Mme Fontaine contribue-t-elle ainsi à diffuser la fausse image d'institutions communautaires technocratiques et éloignées des gens?
L'art de dramatiser les divergences. La lecture d'une partie de la presse est, elle aussi, désolante. Voici le titre en grands caractères d'un grand journal français: "Bruxelles veut détruire 40% de la flotte de pêche". Ce n'est pas de la critique, ni l'expression d'une opinion contraire, ni une polémique. Non, c'est carrément affirmer le faux, et de manière éhontée, car le nombre de bateaux à retirer de l'activité en quatre ans, selon le plan Fischler, correspond à 8,5 % de la flotte (c'est-à-dire les 40% de la surcapacité actuelle). Les divergences sont dramatisées et gonflées. Le titre d'un journal espagnol annonce que Madrid attaquera la réforme en Cour de justice, mais dans le texte de l'article, nous lisons que le ministre Arias Canete a expliqué que "son intention n'est pas de bloquer la proposition de Bruxelles mais de l'améliorer".
Est arrivé ensuite le débat au Parlement européen, et qu'a-t-on constaté? Que les députés qui s'opposent au plan Fischler ne sont pas du tout d'accord entre eux; au contraire, leurs divergences sont encore plus virulentes que les critiques adressées à la Commission (voir notre bulletin du 30 mai p.12). Selon Struan Stevenson, conservateur anglais, qui préside la commission parlementaire de la pêche, la Commission s'est inclinée devant l'Espagne, en proposant de réduire très peu les flottes grecque (-1,8%), italienne (- 7,3%) et espagnole (- 9,4%), mais de presque 50% la flotte suédoise, de 27,4% celle du Danemark et de 23,1% celle du Royaume-Uni. L'Espagnol Baron Crespo a accusé M.Stevenson de ne pas être un président objectif, et M.Stevenson a répondu que ses chiffres sont incontestables, car il a fait tourner les ordinateurs du Parlement pour calculer les réductions prévues non pas en nombre de bateaux mais en tonnage. Mais les parlementaires des pays méditerranéens accusent la Commission de traiter de la même manière les flottes de pêche "traditionnelles", qui ne détruisent pas les ressources, et les flottes "industrielles" qui capturent n'importe quoi pour fabriquer des farines de poissons destinées à l'alimentation du bétail ou à l'aquaculture et dont les effets sont, selon Mme de Palacio, "dévastateurs". Même les pays qui se proclament "défenseurs des pêcheurs" ne sont pas d'accord entre eux; certains voudraient la suppression de la zone réservée aux pêcheurs locaux (6 à 12 milles de la côte), d'autres défendent les "droits historiques" et le principe de la "stabilité relative" des quotas nationaux. Pour le Portugal, ce qui compte est de continuer à être aidé par l'UE à moderniser sa flotte.
Selon le porte-parole socialiste, Baron Crespo, un désaccord au sein d'un gouvernement national analogue à celui qui a éclaté à la Commission entre la vice-présidente Mme Loyola de Palacio et M.Fischler aurait provoqué la destitution des deux (de là à titrer, comme l'a fait un journal espagnol: "les socialistes européens demandent à M.Prodi de destituer M. Fischler et Mme de Palacio"…).
Poser la vraie question. Ce qui dérange est l'impression que peu de gens se posent les questions essentielles, les seules qui comptent: est-il vrai qu'à défaut d'interventions courageuses, non seulement l'activité de pêche mais les mers et les océans seraient en danger? Et que se raréfieraient beaucoup d'espèces indispensables à la biodiversité comme les cétacés, les requins, les dauphins, les oiseaux aquatiques? Selon M.Fischler, la vraie provocation serait de ne pas réformer la politique actuelle. Les scientifiques et les experts que la Commission avaient consultés confirment leur diagnostic: la baisse des stocks est pour certaines espèces dramatique et compromet déjà la viabilité économique de l'activité de pêche dans nos mers, car une activité qui a des rendements de plus en plus bas est destinée à mourir; à force d'attendre, le coût immédiat des mesures indispensables devient de plus en plus lourd. Un chercheur a affirmé: "il ne sert à rien de contester le thermomètre qui vérifie le degré de fièvre, d'autant plus que notre diagnostic est sans doute optimiste." La pêche n'est pas menacée par les institutions européennes, mais par la baisse des stocks de poissons, par l'indiscipline de certains pêcheurs qui ne respectent pas les règles et par l'absence de contrôles efficaces.
Un projet à amender, pas à démolir. Si telle est la situation, les accusations, les coups fourrés et les coups de gueule ne servent à rien. Il faut considérer comme un acte positif et de courage politique la proposition de la Commission, qui ne lui apporte ni popularité ni consensus ni sympathie mais répond à un devoir. Ce qui ne signifie pas que son projet tel quel soit le meilleur possible et qu'il soit intouchable. Après la longue préparation scientifique et technique, le débat politique commence, au sein du Parlement européen et du Conseil, et il en sortira, en quelques mois, un projet amélioré. C'est la "méthode communautaire", laquelle est sans doute - ainsi que le disait Winston Churchill de la démocratie - le pire des systèmes, à l'exception de tous les autres. (F.R.)