Un succès pour l'Europe dans son ensemble. C'est ainsi qu'il faut considérer la décision favorable du Conseil sur le projet Galileo. Je veux dire un succès, non seulement technique, mais global: à la fois politique, militaire, économique, technologique, industriel et "de société".
Une question d'indépendance. Un succès politique, parce que les quinze gouvernements, à l'unanimité, ont décidé de ne pas tenir compte de l'opposition américaine. Les Etats-Unis n'avaient pas ménagé leurs efforts pour convaincre l'Union que son projet était injustifié, inutile et même, pour l'aspect "défense", dangereux. Il y a quelques mois, les réticences financières et techniques de plusieurs gouvernements européens étaient considérées par certains observateurs comme des paravents pour masquer la raison véritable de leur attitude, liée à l'opposition américaine. Cette impression s'est avérée fausse, car même les gouvernements les plus sensibles à l'attitude de Washington ont levé leurs réserves après avoir obtenu les explications et les apaisements requis. Et le revirement de l'Allemagne a été déterminant. En définitive, aucun Etat membre n'a cédé aux pressions d'outre-Atlantique; tous ont estimé que si le programme est valable et utile, il faut le réaliser. Le Président Prodi a souligné que Galileo représente un aspect de l'émancipation de l'UE à l'égard des Etats-Unis. Il a dit: "c'est une question d'indépendance: l'Europe ne peut pas dépendre du système américain GPS sur lequel elle n'a aucun contrôle, qui est parfois suspendu pour des raisons militaires, qui peut être modifié à tout moment. Si les Etats-Unis nous avaient proposé de participer à la gestion du GPS, la situation aurait été différente. Mais ils ne l'ont pas fait." À son avis, la décision de développer Galileo rentre dans l'objectif de donner confiance à l'Europe au moyen de la construction concrète d'instruments d'action autonome. Et voici pourquoi c'est une victoire politique.
Renseignements de bonne source. C'est un résultat positif sur le plan militaire. Je n'en dirai pas davantage parce que je n'ai ni la compétence générale ni les renseignements spécifiques qui justifieraient un commentaire de ma part. Je me limiterai à citer la partie essentielle de ce qu'a écrit Alain Lallemand qui, de toute évidence, s'est renseigné auprès de bonnes sources, même si clairement orientées (1).
Investissements et emplois. C'est un succès économique, parce que les investissements sont considérables et la rentabilité future et les retombées attendues sont substantielles. Les chiffres prévisionnels (même s'ils sont considérés par les experts comme assez aléatoires, surtout ceux des revenus) sont connus: investissements d'ici 2007 de 1,2 milliard d'euros pour la phase de développement et 2,15 milliards pour la phase de déploiement; un marché de l'ordre de 8 à 10 milliards d'euros par an; revenus croissants atteignant 370 millions d'euros par an à partir de 2010; création de 140.000 à 150.000 emplois hautement qualifiés. À titre de comparaison, les experts citent le marché de l'ordinateur il y a 20 ans ou celui de l'internet plus récemment. Dans un domaine aussi fondamental, l'Europe ne peut pas être un simple consommateur de services fournis par d'autres, ont observé la vice-présidente de la Commission Loyola de Palacio et le président du Conseil Transports Francisco Alvarez Cascos.
Retour aux grands projets. C'est un succès technologique, car, depuis Ariane et Airbus, l'Europe n'avait plus lancé de grands projets d'avant-garde, et on commençait à douter de sa volonté et de sa capacité de le faire. La nouveauté par rapport aux deux grands projets cités, c'est qu'Ariane et Airbus étaient des projets intergouvernementaux, réalisés par un certain nombre de pays européens, alors que Galileo est un projet européen, auquel tous les Etats membres participent dans le cadre de l'UE, qu'il est financé partiellement par le budget commun, qu'il a fait l'objet de la création d'une "entreprise commune" et qu'il a été décidé en suivant les procédures communautaires, sous l'impulsion de la Commission avec l'appui du Parlement européen.
L'industrie spatiale retrouve la confiance. C'est un succès industriel, car, selon le porte-parole d'une des entreprises intéressées, "le lancement de Galileo est la première bonne nouvelle pour l'industrie spatiale européenne depuis longtemps". Le marché était en train de se rétrécir: pendant les années 90, les commandes étaient de l'ordre d'une trentaine de satellites par an, en 2001 ce nombre était tombé à une vingtaine et, pour l'année en cours, on en attend une quinzaine. Les 30 satellites de Galileo (dont l'un doit être lancé en 2004 pour conserver les fréquences réservées, les autres entre 2006 et 2008) ne résoudront pas tous les problèmes, mais ils relanceront la confiance. Astrium, Alcatel Espace et Alenia se sont regroupés, on le sait, dans le consortium "Galileo Industries" et peuvent regarder l'avenir avec davantage d'optimisme (même si certains analystes estiment qu'une restructuration reste nécessaire afin de réduire les trois entreprises à deux). La confiance retrouvée est encore plus évidente chez les membres du deuxième consortium, "Galileo Services", qui fournira les installations à terre: appareils de réception, télécommunications, etc.
Au-delà de ce qu'on imagine. C'est un succès "de société", dans le sens que les utilisations de Galileo seront multiformes, bien au-delà de ce que s'imagine l'opinion publique, et plusieurs intéressent directement la vie quotidienne de chacun de nous. Transports, télécommunications, santé, sécurité, agriculture, pêche, finances, volcans, tremblements de terre. La liste des utilisations possibles, exemples pratiques à l'appui, est impressionnante. L'identification du lieu exact où une voiture automobile se trouve deviendra une banalité, et elle sera essentielle non seulement pour le guidage des automobilistes dans les bouchons en ville ou dans les sentiers de montagne, mais aussi dans la lutte contre les vols et les agressions, et la simple ouverture d'un airbag pourra déclencher une alerte, avec localisation immédiate et précise du véhicule concerné. La gestion des transports publics et des transports par route sera sensiblement facilitée. Sur la mer, le suivi des flottes de pêche permettra de contrôler l'activité de chaque navire et la lutte contre les rejets en mer de déchets pétroliers ou de substances dangereuses sera plus efficace, en améliorant la protection de l'environnement marin. Sur terre, la destination finale des déchets pourra être contrôlée mètre par mètre, en mettant fin aux abus: il suffira d'y déposer un senseur. Les géophysiciens pourront surveiller le gonflement des volcans, suivre l'écartement des failles sismiques ou les déplacements des icebergs, évaluer la dérive des continents…Le positionnement des personnes par satellite pourrait se généraliser (pour qui le souhaite vraiment…), en équipant de senseurs les téléphones mobiles, les montres, les terminaux électroniques. La synchronisation des transactions financières ou des échanges d'électricité sera assurée.
Ce qui reste à faire et les points d'interrogation. Les décisions du Conseil de cette semaine ne règlent évidemment pas tous les problèmes. D'abord, le montage financier définitif comporte encore plusieurs points d'interrogation. Le Conseil a débloqué les 450 millions d'euros qui, ajoutés aux 100 millions déjà disponibles et à un montant identique fourni par l'Agence spatiale européenne, financeront la phase de développement du projet. Pour la suite, les financements privés devront entrer en ligne de compte, et être majoritaires. Les industries, regroupées dans les deux consortiums "Galileo industries" et "Galileo services" sont vivement intéressées, nous en avons indiqué plus haut les raisons; mais elles s'efforceront sans doute d'obtenir une part de financement public aussi élevée que possible.
En deuxième lieu, il faudra négocier avec les Etats-Unis qui, en prenant acte de la décision européenne sur un ton modéré et équilibré (voir notre bulletin du 27 mars, p.8), ont demandé d'ouvrir dans les prochains mois des discussions avec la Commission européenne sur les aspects techniques et de sécurité. La priorité sera de rendre définitivement compatible le signal européen avec le signal américain, afin de garantir l'interopérabilité indispensable des deux systèmes.
Sur le plan industriel et technologique, l'industrie européenne est encore lointaine de l'autonomie totale. Actuellement, elle dépend du Japon pour les "puces" qui permettront de capter le signal Galileo, et des Etats-Unis pour d'autres équipements à terre et pour les horloges atomiques. Les industriels devront être aidés à améliorer leur degré d'autonomie. Et pour le lancement du premier satellite Galileo, c'est une véritable course contre la montre qui s'engage: les fréquences obtenues lors de la dernière conférence mondiale des télécommunications seront perdues si elles ne sont pas utilisées avant la fin de 2005. Pour la suite, l'échéance de 2008 pour que Galileo soit pleinement opérationnel doit être respectée, sous peine d'être devancés par le nouveau projet américain concurrent. Dernier aspect: la désignation du siège de l'Agence Galileo, qui, lorsqu'elle existera, devrait comporter plusieurs centaines de techniciens hautement qualifiés et avoir un budget de fonctionnement d'environ 270 millions d'euros par an. Trois pays ont déjà, paraît-il, présenté leur candidature: Allemagne, Italie et Espagne. Une bagarre animée en vue. (F.R.)
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(1) "Que de précautions de langage pour atténuer une évidence: l'atout majeur de Galileo est militaire (…). Il s'agit de permettre à l'Europe de retrouver une certaine autonomie du renseignement militaire face à l'arbitraire américain. Quelle est la situation? Il existe un système russe, Glonass, peu fiable (à 60 mètres près, un avion rate une piste d'atterrissage). Le GPS américain est fiable à 16 mètres près en application militaire, 20 mètres pour le tout public. Mais il est brouillable à l'envi par les militaires américains, lesquels, dans un autre registre, ont démontré qu'ils pouvaient trafiquer les clichés satellites transmis à l'Europe lorsque les intérêts militaires de Washington et de Bruxelles différaient. Régulièrement, le GPS est d'ailleurs brouillé par Washington dans les zones de conflit, ne permettant pas aux Européens de collecter les renseignements topographiques de manière fiable. C'est loin d'être un détail: en période de crise, cela soumet l'Europe aux stratégies américaines (…). Galileo, qui sera fiable à un mètre près, est un des éléments de réponse, un des outils de l'autonomie militaire européenne (…). Si Galileo est abandonné, nous perdrons notre autonomie de défense dans les 20 à 30 ans à venir. Parce que la gamme des fréquences utilisées n'est pas extensible, que ces fréquences sont sujettes à licence et que, si l'Europe ne les occupe pas aujourd'hui, Washington en aura demain le monopole." (Alain Lallemand, "Le Soir" du 27 mars 2002).