La prise de conscience d'un continent. Les récentes réunions euro-africaines et certaines initiatives prises en Afrique sont, à mon avis, positives, parce qu'elles indiquent que les Africains prennent conscience de la nécessité de prendre en main leur destin. L'apport extérieur est en lui-même stérile s'il ne s'accompagne pas d'une action interne efficace. Dans l'UE, nous connaissons très bien cette règle avec nos régions en retard: les financements de la politique régionale ne sont efficaces que s'ils sont bien utilisés. Ce ne sont pas les régions européennes qui ont reçu le plus d'argent qui ont le plus progressé, mais celles qui ont su exploiter les financements et créer autour des infrastructures financées par l'UE les activités appropriées. Dans le cas contraire, l'argent qui arrive peut même représenter un élément négatif, en finançant en définitive la corruption et la criminalité organisée.
Il en est de même en Afrique. Des analyses objectives ont établi l'ordre des facteurs qui déterminent le désastre économique, alimentaire, social et sanitaire que connaît une large partie du continent noir. Le premier facteur est constitué par les conflits internes qui continuent à ensanglanter l'Afrique; le deuxième, c'est la condition faite aux femmes, qui prive la plupart des pays africains de leur apport inestimable à un développement pacifique, mieux équilibré et plus sensible; le troisième est la corruption de la classe politique et militaire; le quatrième, ce sont les interdictions de nature religieuse par exemple contre l'usage des préservatifs et d'autres méthodes qui combattraient le Sida et permettraient de contrôler l'augmentation de la population. Les causes externes jouent aussi un rôle important, mais elles viennent après. Même la question de la dette doit être considérée avec prudence. Deux fois au moins je me suis senti passionnément solidaire avec ceux qui revendiquaient l'annulation totale de la dette des pays africains. Une première fois, lorsqu'une ONG avait calculé le nombre d'écoles qu'un pays africain pourrait construire si le poids de sa dette était allégé; l'allégement a été effectué, mais une année plus tard aucune école n'avait été construite. D'après certains observateurs, l'argent aurait essentiellement servi à l'achat d'armes et à l'augmentation de comptes chiffrés en Suisse. Le deuxième calcul qui m'avait ébranlé concernait l'impossibilité, pour un autre pays africain, de mettre sur pied un réseau sanitaire minimal à cause du poids des intérêts de la dette; dans ce cas également, le poids a été allégé. On attend toujours des indications sur le réseau sanitaire.
Ceux qui osent parler. Je suis conscient du caractère désagréable de ces remarques, et je n'aurais pas osé les exprimer si crûment si je n'avais pas constaté que certains dirigeants africains dénoncent maintenant eux-mêmes les responsabilités internes de la situation actuelle. Moi je ne risque rien en écrivant ce que j'écris; eux, ils risquent leur avenir politique et parfois davantage. C'est à eux que doit aller l'admiration des gens honnêtes et la reconnaissance des populations. Rappelons quelques phrases du discours prononcé au début du mois par Amadou Toumani Touré, ancien chef d'Etat du Mali, devant un parterre de fonctionnaires et experts de l'aide au développement africains et européens, en présence du président du Conseil Développement de l'UE: "les conflits en Afrique sapent le développement et menacent la survie du continent (…), il est faux que le sous-développement soit la cause unique des conflits car il existe des pays pauvres sans conflits (…), la pauvreté est l'une des causes des conflits, plus la corruption, plus le privilège de l'impunité (…), au lieu de laisser nos armées se spécialiser dans la préparation de coups d'Etat, il serait mieux de les former au maintien de la paix (…), sans prévention des conflits, l'aide sert à abriter et à nourrir les réfugiés" (voir notre bulletin quotidien du 4 octobre p.10).
M.Touré n'est pas un cas isolé. Le sous-secrétaire général du groupe ACP, Pa'o H.Luteru, a déclaré récemment: "nous pays ACP constatons que pour réussir à éradiquer la pauvreté, la paix et la sécurité politique doivent régner dans nos pays", en soulignant que 17 pays ACP étaient soumis à des sanctions ou se trouvaient dans une phase de consultation avec l'UE, pour non-respect de l'Accord de Cotonou. Le membre kenyan du Africa Peace Forum a observé que les sept pays de la Corne de l'Afrique n'ont pas connu un seul jour de paix au cours des 50 dernières années. Cette prise de conscience représente le préalable à toute action efficace, que ce soit au titre de la "Nouvelle initiative africaine" présentée solennellement à l'UE par plusieurs chefs de gouvernement de pays ACP, ou pour la mise en oeuvre du plan d'action UE-Afrique approuvé par le Sommet euro-africain d'avril 2000, ou pour le succès de l'Union africaine qui va remplacer l'OUA.
Eviter de nouvelles bureaucraties. L'UE n'a pas accepté de créer de nouveaux organismes ni de nouveaux instruments financiers pour ces objectifs, et quelques commentateurs ont exprimé une certaine déception à ce sujet. Je ne suis pas d'accord avec eux. Le coût d'une bureaucratie supplémentaire gaspillerait une partie des ressources qui doivent être consacrées aux actions sur le terrain, et les dotations financières que l'UE met à la disposition de la coopération économique avec l'Afrique (abstraction faite du problème de la dette) sont pour le moment suffisantes. L'instrument pour la promotion des investissements, créé au titre de l'accord de Cotonou et doté de 2,2 milliards d'euros, sera bientôt opérationnel; qu'on commence à l'utiliser à bon escient. Le deuxième Sommet euro-africain est programmé pour le début 2003 à Lisbonne; il sera alors possible de tirer un premier bilan, sans oublier que les priorités des travaux préparatoires concernent la prévention des conflits, la bonne gestion des affaires publiques, les droits de l'homme et la démocratie, les intégrations régionales et sous-régionales, c'est-à-dire tous des domaines dans lesquels l'action des Africains eux-mêmes est prioritaire. L'Europe peut apporter son soutien et sa contribution, mais elle ne peut rien en l'absence d'initiatives sur place.
Le terrorisme est le pire ennemi du développement de l'Afrique. Ce n'est pas tout. S'ils veulent surmonter leurs difficultés, les pays africains doivent aussi s'engager vigoureusement contre le terrorisme, qui est leur premier ennemi externe. Le président de la Banque mondiale James D.Wolfensohn a écrit: "A cause des attentats terroristes, la croissance va s'essouffler dans les pays en développement, faisant basculer des millions d'êtres humains supplémentaires dans la pauvreté et causant la mort de dizaines de milliers d'enfants du fait de la malnutrition, de maladies et de la misère (…) C'est peut-être l'Afrique, continent qui déploie actuellement des efforts considérables pour améliorer sa situation, qui souffrira le plus des retombées des attaques des terroristes." Or, l'effort de la semaine dernière du président du Sénégal, Abdoulaye Wade, pour organiser un front commun anti-terrorisme en Afrique noire n'a pas eu beaucoup de succès. Plusieurs absents (Kenya, Tanzanie, Afrique du Sud), et la constatation que jusqu'à présent seuls trois pays ont ratifié la Convention contre le terrorisme signée en 1999 à Alger sous l'égide de l'OUA. M. Wade a exprimé l'espoir que la réunion de Dakar ait au moins servi à "sensibiliser les Africains sur la question du terrorisme", afin que l'Afrique ne soit plus "une passoire pour les malfaiteurs en tous genres".
La dénonciation de Nadine Gordimer. Sur un plan général, l'Afrique noire a ses problèmes et ses difficultés spécifiques, qui ne sont pas nécessairement ceux d'autres régions en développement. Le prix Nobel Nadine Gordimer, écrivain sud-africain qui a consacré sa vie à la lutte contre l'apartheid, après avoir assisté à une partie de la Conférence de l'ONU contre le racisme (le mois dernier à Durban), a affirmé dans un article retentissant que les revendications des Africains avaient en grande partie échoué en raison de l'attitude des délégations arabes, qui avaient concentré leurs efforts sur la tentative de faire reconnaître par l'ONU que le sionisme correspond au racisme et sur d'autres positions extrêmes contre Israël. Il est connu que -après le retrait des Etats-Unis et d'Israël- la conférence a été sauvée in extremis par les efforts de compromis de l'Europe, qui a permis en particulier l'approbation de quelques principes fondamentaux en faveur des Africains, au titre d'indemnisation pour les ravages qu'ils ont subis dans le passé à cause de l'esclavagisme. La Conférence a déclaré que toute forme d'esclavagisme est à considérer aujourd'hui comme un crime contre l'humanité, et pour le passé a reconnu que les Occidentaux doivent une réparation sous la forme d'aide au développement de l'Afrique: infrastructures, systèmes de communication, services sociaux dans les pays d'origine des esclaves. Mme Gordimer considère comme inadmissible que la même obligation de réparation ne soit pas exigée des pays arabes, car - d'après les données dont elle dispose- les Occidentaux (Europe et Etats-Unis) sont responsables de 11 millions 863.000 esclaves noirs, et les Arabes de 11 millions 512.000, c'est-à-dire des chiffres presque identiques. Elle a ajouté: "en Mauritanie et au Soudan, les Arabes pratiquent encore l'esclavage au moment où j'écris ce mots".
Le rôle négatif de certaines ONG. Le compromis minimal auquel la Conférence a abouti grâce aux efforts sur place de la présidence du Conseil de l'UE et de la Commission européenne a été considéré comme acceptable par le Parlement européen qui a en revanche "déploré" le comportement du Forum des ONG, dont le texte préalable à la Conférence a été rejeté par le haut Commissaire des Nations Unies pour les droits de l'homme, tellement il était partisan et excessif. Le Parlement a demandé que les modalités d'organisation de ces Forums soient étudiées afin d'éviter que des groupes particuliers les utilisent pour des thèses partisanes. Le président du Conseil Louis Michel a dit aux parlementaires que le comportement des ONG a été à Durban "douteux et pas du tout démocratique" et il a exprimé une fois de plus ses perplexités sur leur représentativité. Et la Commissaire européenne Anna Diamantopoulou a déploré le "langage de la haine" qui caractérisait certains textes des ONG, qui, à son avis, glissaient dans le racisme que la Conférence de l'ONU avait pour but de combattre (voir le compte rendu du débat au P.E. dans notre bulletin du 5 octobre p.5). Les ONG sérieuses doivent se garder d'autres organisations qui au contraire ne jouent qu'un rôle négatif, en semant la haine et en se désintéressant totalement des pays en développement, des droits de l'homme, de l'environnement et des autres objectifs nobles qui justifient et honorent l'existence même des ONG (à Durban, Amnesty International, Human Rights Watch et la Fédération internationale des ligues des droits de l'homme s'étaient désolidarisées des conclusions du Forum cité). (F.R.)