Quelques réalités désagréables. L'évolution dramatique de la lutte contre le terrorisme ne devrait pas modifier les quelques points essentiels qui étaient déjà acquis: a) l'Occident en général et l'UE en particulier rejettent tout amalgame entre le terrorisme et une civilisation ou une religion donnée; b) la lutte de l'Occident et de ceux qui se sont dits disposés à s'y associer n'est dirigée contre aucun peuple, aucun pays et aucune civilisation ou religion, mais contre le terrorisme et contre le fanatisme et l'intolérance qui en sont la base; c) un monde plus juste et une distribution plus équilibrée du bien-être contribueraient à réduire les haines et les incompréhensions; d) les Etats-Unis avaient été frappés d'une manière tellement sauvage, avec pour cible exclusive des civils innocents, qu'ils ont le droit de poursuivre les responsables des attentats, et l'Europe d'être à leur côté, étant entendu que les objectifs doivent être précis et limités et que, parallèlement, l'Occident ouvre une vaste action de soutien et d'aide au peuple afghan.
On le voit, ce rappel n'ajoute rien à ce qui a déjà été exposé dans cette rubrique. Mais si on y regarde de plus près, d'autres considérations viennent à l'esprit. Deux éléments de mes précédents commentaires avaient été considérés par quelques lecteurs comme excessifs; le premier annonçait le risque de répercussions négatives des événements du 11 septembre sur les relations personnelles entre Occidentaux et musulmans, aux Etats-Unis comme en Europe; le deuxième prévoyait une certaine détérioration de la vie civile chez nous. Il est facile et peut-être gratifiant de négliger ces aspects négatifs. Ainsi, tout le monde est content et on a la conscience tranquille. Ce n'est pas le sens de cette rubrique. Les faits ont prouvé que mes craintes n'étaient pas infondées, loin de là. De multiples enquêtes ont mis en relief le malaise ressenti par des musulmans résidant aux Etats-Unis ou en Europe, face à la méfiance croissante, voire à l'hostilité d'une très petite minorité des populations locales. L'Observatoire européen des phénomènes racistes et xénophobes (situé à Vienne) vient de constater des actes d'intolérance anti-musulmans aux Pays-Bas, au Royaume-Uni, en Suède, en Belgique; des actes peu graves, précise son rapport (en soulignant que les populations européennes dans leur ensemble ont su faire la différence entre le peuple islamique "globalement pacifique" et les quelques fanatiques qui soutiennent le terrorisme) mais quand même très désagréables. Il faut les combattre, bien sûr, et les lois européennes les répriment; mais ces quelques réactions existent; on aurait préféré que non, mais pour le moment elles sont là. Et on sait qu'en Amérique, par exemple, les passagers d'un avion ont exigé l'éloignement de certains voyageurs arabes. J'avais écrit que si d'autres attentats terroristes d'origine intégriste musulmane se produisent, quelques milliers d'Européens (c'est bien de milliers que j'ai parlé, sur 400 millions d'habitants de l'UE) deviendraient méfiants et parfois désagréables; j'ai péché par optimisme plutôt que le contraire, car les réactions psychologiques sont déjà là.
Un recul de la liberté? Quant à la détérioration de la vie civile pour les Européens eux-mêmes…Les mesures de précaution introduites depuis des années à la suite des premières vagues de terrorisme (concernant la sécurité dans les aéroports et les gares, les contrôles renforcés, la coopération entre les polices, etc.) avaient déjà apporté quelques désagréments dans notre vie quotidienne; à présent, c'est la qualité de la vie civile qui va être atteinte. Comment faire autrement? Toutes les informations recueillies confirment que les attentats ont été largement organisés en Europe: des années de présence sournoise, de formation au crime, d'organisation de réseaux de complicités dans nos pays. Le Royaume-Uni était parvenu, au cours des siècles, à un niveau de liberté peut-être inégalé dans l'histoire de la civilisation: pas de carte d'identité, police longtemps désarmée, absence de contrôles sur la liberté d'expression et d'association pour tous. Des personnes et des organisations ignobles ont profité de ces conquêtes britanniques pour s'organiser, semer la haine, préparer les attentats. Le Royaume-Uni a dû interdire les publications incitant au crime, a remis à la France un terroriste recherché et prépare la réintroduction des cartes d'identité. Partout la vigilance et les contrôles doivent être renforcés. L'Allemagne a annoncé qu'elle relèverait les empreintes digitales de tous les étrangers non communautaires. L'Europe va devenir moins libre, moins accueillante, moins ouverte et moins insouciante que les Européens l'avaient espéré et que, grâce à l'UE, elle avait commencé à être. Si elle recule, la faute en revient entièrement au terrorisme, au fanatisme et à la haine.
Ne pas tomber dans un angélisme béat. Je ressens très douloureusement ces évolutions. Après tellement d'espoirs placés dans cette Europe réconciliée et ouverte, elles provoquent plus que du chagrin. Les premiers à en souffrir risquent d'être les immigrés; ils devraient comprendre que les terroristes sont leur premier ennemi. Et j'ai eu par moment l'impression que certains Européens, dans le but compréhensible et louable de contrer le danger d'un amalgame inacceptable entre les terroristes et toute une civilisation, glissaient vers l'excès opposé d'un angélisme béat, comme si l'utilisation d'avions bourrés de voyageurs en tant que bombes contre des objectifs civils n'était pas une dramatique réalité, comme si l'intégrisme n'avait jamais existé, comme si le terrorisme contre les populations en Europe même était une invention, comme si les attaques chargées de haine de certaines autorités religieuses musulmanes contre notre civilisation étaient une légende.
Pas de supériorité mais des préférences. Il est évident que les discours sur la supériorité d'une civilisation sur l'autre n'ont aucun sens; après toutes les condamnations et les commentaires qui ont suivi les phrases prononcées par (ou attribuées à) Silvio Berlusconi, en discuter encore serait une perte de temps. Toutes les civilisations ont leur noblesse et leur grandeur. Certains peuples qu'on appelle "primitifs" pouvaient et peuvent encore avoir une relation avec la nature et avec les autres êtres vivants supérieure à la nôtre. La misère de Calcutta n'entache en rien la grandeur spirituelle de l'Inde. Nous aurions beaucoup à apprendre de l'attitude des Mauritaniens musulmans face à la vieillesse et à la mort. Et on pourrait remplir ainsi des encyclopédies. Il est normal et licite, sans parler de supériorité, d'avoir des préférences. Je pense ne pas être seul, par exemple, à rejeter l'hypothèse que les femmes soient traitées, dans notre Europe, comme elles le sont dans certains pays musulmans, ou que notre civilisation renonce à sa conception de la liberté et des droits politiques et civils. Et j'affirme que, chez nous, ce sont nos lois qui doivent être respectées par tous, quels que soient les bavardages de certains sociologues qui arrivent jusqu'à excuser même les mutilations sexuelles des fillettes. A chacun sa civilisation; chez nous, c'est celle que nos peuples ont façonnée en des siècles et des siècles de luttes, d'errements et de tâtonnements.
Les premières victimes. Je conteste que le terrorisme ait une quelconque utilité pour les pays pauvres et qu'il ait sa source essentielle dans leur misère. La misère provoque les révolutions, les rébellions, parfois les guerres, alors que le terrorisme aveugle a sa source dans le fanatisme et dans la haine; l'amélioration de la situation des pauvres de ce monde représente le dernier souci des terroristes. Les analyses toutes récentes des organisations économiques internationales prouvent que les événements du 11 septembre auront un impact durement négatif sur la situation économique des PVD. En Occident, la croissance sera moindre que prévu; mais ces effets ne sont rien en comparaison avec les conséquences pour les pays pauvres. Ce sont les pauvres les vraies victimes du terrorisme aveugle; et les immigrés pourront plus difficilement s'intégrer en Europe et y seront plus difficilement accueillis. C'est exactement l'objectif que poursuivent les terroristes fanatiques et ceux qui les soutiennent; leur objectif à eux, c'est le "choc des civilisations" que l'Europe et les vrais musulmans rejettent.
Ce qui est vraiment essentiel. Dans la situation actuelle, rien n'est plus vain et plus lugubre que l'étalage des torts et même des atrocités réciproques de l'Islam et du monde chrétien au cours de l'histoire. Malheureusement, il n'est pas difficile d'en trouver. L'un reproche à l'autre l'invasion de l'Espagne et de la Sicile, l'autre répond par les Croisades, l'un rappelle la piraterie systématique et l'autre la conquête coloniale du Maghreb, et ainsi de suite, avec le sinistre corollaire d'atrocités et de sauvagerie. Tout ceci n'a aucun sens. La race humaine étant ce qu'elle est, des événements cruels et douloureux, il y en aura toujours. Hier, c'était le nazisme; aujourd'hui, c'est le terrorisme des intégristes, demain ce sera autre chose. L'essentiel n'est pas d'empêcher tout dérapage (on n'y parviendra jamais) mais de construire une société dans laquelle ces dérapages soient considérés pour ce qu'ils sont, des infamies, poursuivis et condamnés de la façon la plus dure; une société dans laquelle l'on apprend aux enfants, dans les écoles, l'accueil et la fraternité et pas le contraire. L'UE fait de son mieux pour l'édifier, cette société. Depuis que les pères de l'Europe ont lancé le grand rêve de l'intégration européenne, la voie est tracée et les institutions y restent fidèles. Il suffit parfois de franchir une frontière de l'UE pour retrouver les haines raciales, l'intolérance, les tentatives de nettoyage ethnique (dans l'ancienne Yougoslavie par exemple); à l'intérieur de l'Union, c'est fini, quelles qu'aient été les plaies de l'histoire entre certains de nos pays et les rancunes tenaces qui subsistaient. Et si des dérapages sporadiques se manifestent chez nous ici ou là, ils sont réprimés durement par nos lois et nos institutions. Dans les rapports avec l'Islam, l'objectif n'est pas de déterrer les anciennes rancunes mais de pratiquer aujourd'hui la tolérance et le respect réciproque. Ne me dites pas que c'est trop évident pour qu'il faille le répéter. Je voudrais voir disparaître pour toujours les accusations faites à la civilisation occidentale d'être le grand Satan à abattre, réceptacle de tous les vices; je ne voudrais plus entendre que des terroristes qui tuent au hasard au milieu de la foule sont parfois désignés aux jeunes comme des héros et des modèles, et non de vulgaires assassins comme ils sont; je voudrais que la seule idée que la cathédrale de Strasbourg puisse être attaquée soit considérée par tous comme aussi grave qu'un attentat analogue contre un lieu sacré d'une autre civilisation; je voudrais…Inutile de continuer: le concept est clair. Si telle est la position de tous les gouvernements et de toutes les autorités religieuses des pays musulmans, les difficultés qui subsistent seront surmontées sans problèmes majeurs et l'époque de la coopération véritable pourra s'ouvrir. (F.R.)