login
login
Image header Agence Europe
Bulletin Quotidien Europe N° 8058
AU-DELÀ DE L'INFORMATION /

La lettre ouverte de Guy Verhofstadt et le protocole Commission européenne/Comité économique et social ajoutent de nouveaux éléments au débat sur le rôle de la société civile et des ONG

Ne pas confondre une ONG avec une autre. Deux éléments se sont ajoutés au débat sur le rôle de la société civile et des Organisations non gouvernementales (ONG): la signature du protocole de coopération entre la Commission européenne et le Comité économique et social et la lettre ouverte du président du Conseil européen, Guy Verhofstadt, aux adversaires de la mondialisation. Il pourrait sembler futile de revenir sur ce débat dans les moments dramatiques que vit aujourd'hui l'humanité. En réalité, un lien existe entre les causes profondes du terrorisme, la globalisation et ses effets, les contestataires.

Les mises au point et les clarifications sur le rôle et le caractère représentatif des ONG et de la société civile en général étaient opportunes pour éviter des débordements et des équivoques susceptibles de compromettre le fonctionnement de nos démocraties. Les nouvelles générations, surtout, pour qui la liberté et la démocratie n'ont pas été une conquête mais un héritage trouvé à leur naissance, donnaient par moment l'impression d'oublier la différence entre les groupes de pression et les élus, les manifestations de rue et le jeu démocratique. L'interview fracassante du président du Conseil de l'Union Louis Michel (voir cette rubrique datée du 26 juillet dernier) et les réactions et polémiques qui ont suivi ont permis d'y voir plus clair. La plupart des ONG, celles qui comptent, tout en protestant parfois vivement contre le ton des affirmations de Louis Michel, ont reconnu que leur rôle est d'attirer l'attention, de dénoncer certains abus, de prendre position, mais que les décisions reviennent aux autorités politiques. Mais il existe différentes catégories de "groupes de pression". Un exemple évident: des organisations telles que la Confédération européenne des syndicats (CES) ou l'Union des employeurs d'Europe (UNICE) ne sont pas à ranger dans la catégorie des ONG dont le caractère représentatif laisse des doutes ou qui manquent de transparence. Ces deux organismes réunissent l'essentiel des fédérations syndicales ou industrielles des Etats membres, ils sont régulièrement reçus et entendus par les chefs de gouvernement avant chaque Sommet, et ils participent, par des procédures particulières (ensemble avec l'organisme représentatif des entreprises publiques, CEEP) à l'activité législative de l'Union, ayant la faculté de négocier entre eux des accords destinés à devenir des textes réglementaires européens. Au-delà de ces cas particuliers, certaines ONG "historiques" comme Greenpeace, le BEE et le WWF ne peuvent pas être considérés sur le même plan que la nébuleuse de groupes et organismes qui prolifèrent depuis quelques années. Même si parfois l'une ou l'autre des ONG historiques a exagéré dans le caractère spectaculaire de ses interventions, dans l'ensemble leur action a été très largement positive: elle a contribué à façonner l'opinion publique en la sensibilisant aux problèmes de l'environnement, de la nature, de la protection des animaux sauvages. Aujourd'hui, des "Verts" figurent dans plusieurs gouvernements nationaux et dans plusieurs majorités parlementaires de nos Etats membres, et les préoccupations écologiques font partie des programmes de tous les grand partis traditionnels. Ce qui signifie que le jeu démocratique a fonctionné: les ONG ont dénoncé les abus éventuels, alerté les opinions publiques et amené la classe politique à réfléchir; les autorités sont passées à la phase opérationnelle, avec le soutien indispensable d'un consensus électoral suffisant. Combien de fois certaines autorités, insuffisamment informées ou influencées par des groupes d'intérêt, auraient, en l'absence des dénonciations de Greenpeace, fermé les yeux sur des projets qui ont été ensuite supprimés ou modifiés pour des raisons écologiques? Combien d'erreurs ou de négligences se seraient produites en l'absence des campagnes de l'une ou l'autre de ces organisations? L'attention de la classe politique aux problèmes environnementaux serait-elle aujourd'hui la même si les organisations citées n'avaient pas existé? Bien d'autres exemples seraient possibles, en particulier dans le domaine de l'aide au tiers monde. Les considérations qui précèdent complètent celles développées dans cette rubrique du 7 septembre.

Le CES et la taxe Tobin. A présent, le protocole Commission européenne/Comité économique et social précise et renforce la présence de la société civile organisée dans le cadre institutionnel européen. Ce Comité est composé de représentants des différentes catégories sociales et économiques qui composent notre société et il participe aux mécanismes de décision européens. Le nouveau protocole lui reconnaît un rôle d'intermédiaire entre la société civile organisée et les institutions communautaires, non pas pour faire connaître ou défendre les positions de tel ou tel groupe d'intérêts (ceci, les groupes de pression savent le faire tout seuls, certains se débrouillent pas mal) mais pour rechercher un équilibre, dans l'intérêt général. En outre, ce protocole ouvre à la société civile la possibilité de s'exprimer dès la phase préparatoire sur les projets et les politiques de l'UE, par des "avis exploratoires". Le résultat n'est pas acquis; il pourrait se réduire à des bavardages supplémentaires ou à quelques dizaines de pages de documents inutiles de plus, mais il pourrait aussi représenter une voie efficace ouverte à la société civile pour se faire entendre à Bruxelles.

Soyons optimistes et cherchons un exemple. Pourquoi pas la fameuse "taxe Tobin" sur les transactions financières? Une ONG importante, Attac, présidée en France par une personnalité de premier plan, Bernard Cassen, est née pour appuyer ce projet. Le Conseil Ecofin l'a mis à son ordre du jour mais il a abouti à la méthode la plus classique et la plus efficace pour l'enterrer: demander une étude en élargissant à démesure son objet ("décrire les aspects positifs et les abus possibles de la mondialisation afin que nous, les ministres, puissions examiner les différents moyens de répondre à ces abus, parmi lesquels la taxe Tobin", d'après Laurent Fabius). Le Commissaire Bolkestein a déclaré ne pas avoir entendu un seul ministre se prononcer pour cette taxe, propos confirmés par le Néerlandais Zalm et le Luxembourgeois Juncker. L'ONG Attac a de toute évidence le droit de poursuivre sa bataille; mais avec quelles chances? Le CES pourrait intervenir, comparer les arguments pour et contre et exprimer un "avis exploratoire" destiné aux institutions. L'exemple est peut-être mauvais, mais ce qui compte, c'est que les ONG comprennent qu'il existe dans l'UE un organisme qui peut répercuter leurs positions auprès des institutions politiques.

Compliments en surface, critiques sur le fond. Ces considérations nous conduisent à la lettre ouverte de Guy Verhofstadt aux ennemis de la globalisation qui se sont fait entendre dans la rue à Seattle, à Göteborg et à Gênes. Le Premier ministre belge commence par les flatter, ces contestataires: "des dizaines de milliers de personnes qui descendent dans la rue pour proclamer leurs opinions. Une bouffée d'air…S'il n'y avait eu cette violence gratuite, on aurait été tenté d'applaudir (…) La politique est devenue stérile, ennuyeuse et technique. Cette contestation est bénéfique pour la démocratie." Mais les compliments s'arrêtent là; la suite reproche en pratique aux contestataires de manquer totalement de cohérence et de logique, en ajoutant quelques flèches empoisonnées. Que voulez-vous au fond? demande le président du Conseil européen. "A l'instar du black-block (la frange violente des contestataires), agir avec violence contre toute forme de propriété privée?" Ou bien "promouvoir le mouvement slow food, un club mondain qui publie de prestigieux dépliants faisant l'éloge d'une alimentation correcte dans les meilleurs établissements?" Le sens est clair: les défilés sont pittoresques (quand ils restent pacifiques), mais l'opposition à la mondialisation n'aide en rien le tiers monde. Et elle est pleine de contradictions: contre le libre-échange lorsqu'il s'agit de biens et de capitaux, pour lorsqu'il s'agit d'immigration. Une confusion d'idées communes à l'extrême droite et à l'extrême gauche ainsi qu'aux "fanatiques religieux qui brandissent la Bible ou le Coran". Des défenseurs de l'environnement qui ne comprennent pas que seuls des accords mondiaux peuvent contrer les changements climatiques et le réchauffement de la terre. Il faudrait davantage de globalisation, pas moins; même la taxe Tobin serait d'ailleurs un acte de mondialisation. Le commerce doit être libéré non pas moins mais davantage. La mondialisation n'est pas l'ennemi; le défi consiste à "l'encadrer éthiquement". L'objectif est donc "la mondialisation éthique", qui présuppose la disparition du G8 des pays riches et son remplacement par un forum réunissant sur un pied d'égalité l'UE, l'Union africaine, le Mercosur, l'Asean, l'Accord nord-américain de libre-échange… (voir EUROPE d'hier p.8 pour un résumé plus complet et structuré de la lettre ouverte de Guy Verhofstadt).

Sourire ou s'interroger. Conclusion: la contestation garde son droit d'asile dans l'Union et elle est même utile et rafraîchissante, mais elle doit être plus cohérente et elle serait plus utile au tiers monde si elle savait mieux de quoi elle parle. Les casseurs ne sont même pas cités; la mondialisation et les intérêts du tiers monde sont leur dernier souci, et Guy Verhofstadt a raison de les négliger. D'ailleurs, en Italie même (où la polémique après Gênes s'était logiquement poursuivie pendant tout le mois d'août), la farce sinistre avait doucement viré à la farce tout court, lorsque les journaux avaient découvert une photo du grand chef des ennemis des multinationales, Luca Casarini, prenant son repas révolutionnaire, composé d'un énorme sandwich et de…deux canettes de Coca Cola. Interviewé par le "Corriere della sera", M.Casarini avait déclaré le plus sérieusement du monde: "je fais de mon mieux pour ne pas en boire, et de toute manière, si ceci m'arrive, cela ne m'empêche pas, chaque fois que je rencontre un panneau Always Coca Cola, d'y écrire dessus: bâtards." Quel héros, n'est-ce pas? Il avait auparavant annoncé: "nous porterons la guerre dans les rues". Plus raffiné, le porte-parole de son mouvement, le professeur Vittorio Agnoletto, a développé la théorie de la "consommation critique", qui permet de consommer des produits des multinationales américaines mais en maintenant à leur égard une attitude critique. L'enquête du journal s'était élargie à d'autres firmes américaines et à d'autres révolutionnaires européens. Les fast foods Mc Donald? Réponse: "Les immigrés, où peuvent-ils trouver un sandwich à 2000 lires, sinon chez McDonald?" Les chaussures Nike? Réponse de Mme Raffaella Bolini, du mouvement Arci international: "je vais souvent en Nike aux réunions antiglobalisation, elles sont commodes et ne coûtent pas cher."

On peut sourire et passer outre. Mais on peut aussi s'interroger sur l'intérêt réel que certaines campagnes chères aux fils du riche Occident ont pour les pauvres du tiers monde. (F.R.)

 

Sommaire

AU-DELÀ DE L'INFORMATION
JOURNEE POLITIQUE
INFORMATIONS GENERALES
INTERPENETRATION ECONOMIQUE