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Bulletin Quotidien Europe N° 7953
AU-DELÀ DE L'INFORMATION /

L'influence de l'Union européenne en politique étrangère est, dans certains domaines, déjà considérable, si elle reste ferme sur les principes essentiels et ne craint pas les vérités désagréables

Les mérites de la pression européenne. J'ai eu récemment l'occasion d'exprimer dans cette rubrique une opinion qui aura peut-être étonné un certain nombre de lecteurs, à savoir que l'influence de l'UE dans le domaine des relations extérieures et de la politique étrangère dépasse ce que l'on estime généralement. Que ce soit clair: cette opinion ne se fonde pas sur la liste de "déclarations" que la présidence du Conseil ou la Commission européenne délivrent au rythme de deux ou trois par semaine et qui n'ont très souvent qu'un seul but: annoncer que l'UE se félicite, ou bien s'indigne, selon les cas, ou qu'elle proteste contre ceci ou souhaite cela. Très souvent, ces prises de position presque quotidiennes ont un caractère purement déclamatoire, et n'ont pas davantage de poids que les résolutions du Parlement européen lorsqu'il se met à juger tout ce qui arrive dans le monde, tout en sachant que ses voeux ou ses indignations n'ont, dans la plupart des cas, aucune influence et passent directement aux archives.

Je suis également conscient qu'une véritable politique étrangère commune européenne n'est pas pour demain, et je perçois comme chacun la différence entre le poids réel (des Etats-Unis) et le bavardage (de l'Europe) dans la plupart des points chauds du globe. Mais je vois en même temps qu'un domaine existe où l'Europe est plus efficace, déterminée et utile que les Etats-Unis: amener progressivement un grand nombre de pays sur la voie de la démocratie, de la liberté et du respect des droits de l'homme. Et il n'est pas nécessaire de souligner à quel point les évolutions dans cette direction représentent un élément essentiel pour la prévention des conflits armés, en faveur d'autres méthodes de résolution des différends.

Quels sont les pays sur lesquels la pression européenne est déjà efficace et déterminante? La réponse est évidente: les pays qui aspirent à resserrer leurs liens avec l'UE.

Le cas des pays candidats à l'adhésion. Les situations ne sont évidemment pas uniformes. Les pays candidats à l'adhésion représentent le cas le plus éclatant, parce que l'évaluation de leur degré de préparation se fonde à la fois sur les situations économiques et sur des "critères politiques". Cette double conditionnalité est bien connue, mais je ne suis pas sûr que son importance soit toujours correctement évaluée. Un certain nombre de pays candidats n'on pas besoin de la pression de l'UE: dans d'autres, cette pression est essentielle. Dans son "document de stratégie pour l'élargissement" de l'automne dernier, la Commission européenne en a assez largement parlé; mais l'attention des media était davantage concentrée sur les situations pays par pays que sur l'introduction générale. La Commission écrivait: "Les avantages de l'élargissement sont déjà visibles. Des démocraties stables sont apparues en Europe centrale et orientale. Leurs fondements sont déjà tellement solides qu'on ne doit pas craindre de les voir retomber dans l'autoritarisme. Ce succès est, pour une large part, imputable aux citoyens de ces pays eux-mêmes (…). Toutefois, il est indéniable que ce processus a été soutenu et encouragé par la perspective de l'intégration à l'Union européenne. L'orientation des réformes et la détermination avec laquelle elles sont menées résultent de la nécessité de satisfaire aux critères d'adhésion." Et après avoir rappelé que la stabilité politique dans ces pays est liée à la démocratie, à la primauté du droit, au respect des droits de l'homme et à la protection de minorités, la Commission ajoutait que la stabilité "entraîne une diminution des risques de troubles, fait disparaître les éventuelles causes de conflits, telles que les questions des minorités et les problèmes frontaliers, et élimine, par le biais de l'intégration, les antagonismes potentiels."

La situation est encore plus évidente pour le pays candidat à l'adhésion avec qui les négociations n'ont pas encore été ouvertes, je veux dire la Turquie. Les "conditions politiques" pour l'adhésion ont une influence déterminante sur le programme de réformes récemment transmis par Ankara à Bruxelles, et elles renforcent en Turquie même la position des forces politiques, syndicales, intellectuelles, etc. qui se battent pour ces réformes. Sans la pression de l'UE, le processus serait plus long et plus incertain.

Ceux qui n'ont pas encore compris. La situation est différente dans les Balkans. Mon impression personnelle est que les dirigeants et même les opinions publiques des pays de cette zone sont encore loin d'avoir compris la signification et les objectifs de l'unité européenne. Les Communautés ont été créées pour mettre fin, une fois pour toutes, aux guerres et aux conflits qui, pendant des millénaires, ont ravagé notre continent; la puissance économique et financière et la recherche du bien-être ne représentaient pas la priorité. Participer à la construction de l'Europe unie signifie en premier lieu faire ce qu'ont fait d'abord les six pays fondateurs de la CEE, et ensuite les autres Etats membres. Lorsque le premier ministre d'un de ces pays a exprimé, après le sommet de Zagreb de novembre dernier, sa déception parce que la "déclaration finale" insistait davantage sur la coopération régionale que sur l'aide matérielle de l'UE, je me suis dit: "il n'a rien compris". Cette déclaration (reproduite dans le n° 2221 de notre série EUROPE/Documents) était au contraire indispensable justement parce qu'elle précise ce que les pays concernés doivent entreprendre s'ils veulent se joindre à l'unification de l'Europe: elle parle de "règlement négocié des différends, respect des droits des personnes appartenant à des minorités, respect des obligations internationales, règlement durable de la question des réfugiés et des personnes déplacées, respect des frontières internationales des Etats." Et ils doivent conclure entre eux des négociations sur le contrôle et la réduction des armements au niveau régional. La déclaration prévoit explicitement une imbrication des accords bilatéraux de stabilisation et d'association entre l'UE et ces pays, d'une part, et des "conventions de coopération régionale" que ces mêmes pays doivent conclure entre eux, d'autre part. Ces conventions doivent prévoir: un dialogue politique, une zone régionale de libre-échange, une coopération étroite dans le domaine de la justice et des affaires intérieures (notamment pour la lutte contre le crime organisé, la corruption, le blanchiment d'argent, l'immigration illégale, le trafic des êtres humains et tout autre trafic). Les dernières évolutions ne donnent pas l'impression que ces objectifs sont partagés par l'ensemble des autorités et des populations de la zone, c'est le minimum que l'on puisse dire.

Si le "programme de Zagreb" n'est pas réalisable…Si le programme inscrit dans la "déclaration de Zagreb" est réalisable, il faut s'y tenir de manière rigoureuse. Si, au contraire, il ne correspond pas aux souhaits et aspirations des pays et des populations de la zone, les pays concernés doivent le dire. Et l'UE de son côté devrait avoir le courage de reconnaître que la politique suivie jusqu'ici n'est pas viable et que la création de pays multiethniques durables est une illusion "politiquement correcte", une vue de l'esprit, et en tirer les conséquences, pour douloureuses et déchirantes qu'elles soient. Mais aucun pays de la zone ne doit s'imaginer pouvoir devenir membre de l'UE en traînant avec lui ses haines raciales et ses rancunes, ni prétendre que l'UE continue à financer l'existence et le fonctionnement de pays artificiels réunissant des populations qui refusent de vivre ensemble.

Les pays méditerranéens et la franchise. Par rapport à l'UE, la situation dans la région méditerranéenne présente quelques ressemblances avec celles des Balkans (même en laissant de côté le conflit du Moyen-Orient). Il est vrai que les pays de la rive Sud de la Méditerranée n'aspirent pas à adhérer à l'UE, et heureusement il n'y a pas de conflits armés entre eux; mais ils ont pour objectif de créer avec l'Europe une vaste zone de sécurité et de libre-échange … sans poursuivre le même objectif entre eux. Je suis étonné lorsque je lis que Pascal Lamy a confirmé l'échéance de 2010 pour l'accomplissement de la zone de libre-échange euro-méditerranéenne, alors qu'il sait très bien que ces termes signifient un territoire homogène et compact dans lequel les marchandises et les services circulent librement. Ils ne signifient pas que chaque pays méditerranéen isolé conclut un accord de libre-échange avec l'UE! Comment la Commission européenne peut-elle admettre que l'objectif de Barcelone soit ainsi détourné? Qu'est-ce qui l'empêche de rappeler explicitement les conditions d'une véritable zone de sécurité et de libre-échange? Si la Commission et certains gouvernements méditerranéens parviennent à la conclusion que le libre-échange ne correspond pas aux objectifs de coopération, de collaboration et d'amitié entre l'UE et la région méditerranéenne (personnellement, je suis convaincu que ce n'est pas du tout la voie souhaitable), ils doivent avoir le courage et l'honnêteté intellectuelle de le reconnaître, au lieu de prolonger les "effets d'annonce" d'une réalisation purement théorique.

Ailleurs, dans d'autres régions du monde, il serait excessif de parler d'une influence déterminante de la politique étrangère européenne. Dans les Etats ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique), un demi-siècle d'association n'a abouti ni à leur décollage économique, ni à une orientation claire vers la démocratie et les libertés, ni surtout à la fin des conflits ou d'autres désastres. A défaut de changements radicaux dans les pays africains eux-mêmes, l'action externe - que ce soit de l'UE, ou des Etats-Unis, ou de qui l'on veut- restera inefficace sinon pour alléger des catastrophes ponctuelles. En Amérique latine et en Asie, d'autres influences prédominent. Il y aurait encore énormément à dire pour donner davantage de cohérence à un discours ouvert et non conventionnel sur ces questions. J'ai bien l'intention de le faire progressivement, s'il apparaît que les lecteurs s'y intéressent. Pour le moment, je me limite à rappeler que le commissaire aux relations extérieures, Chris Patten, en présentant à la presse la communication de la Commission européenne sur la prévention des conflits (voir notre bulletin du 12 avril p.3), avait notamment souligné l'exigence pour l'Europe d'utiliser mieux et davantage, dans sa politique étrangère, sa position de premier donateur mondial d'aide aux pays tiers et sa puissance économique. Non pas pour s'imposer ni pour écraser autrui, mais par fidélité à ses principes. (F.R.)

 

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