Rencontre avec un savant extra-terrestre. J'ai reçu récemment la visite d'un savant venu d'une planète éloignée (il n'a pas précisé laquelle) qui souhaitait s'informer sur la manière dont les Terriens font face aux menaces environnementales et alimentaires qui compromettent la survie même de l'humanité. Il paraissait bien au courant de notre situation. Il savait qu'à défaut d'interventions rapides et radicales, notre système actuel de développement s'effondrera de lui-même en moins d'un siècle. La couverture végétale et organique qui fertilise le sol (le top soil qui ne dépasse pas quelques centimètres et qui demande un millénaire pour se constituer) est progressivement détruite et, en même temps, une politique démographique inconsciente multiplie la population humaine. Il savait que l'humanité dispose d'organisations internationales ayant la responsabilité de diriger le développement économique et les échanges, et il recherchait des renseignements sur ce qu'elles préparent pour sauver et orienter l'activité agricole mondiale, élément de base pour redresser la situation. Un peu embarrassé, j'ai dû répondre que, pour le moment, un seul objectif semble clair et largement partagé au sein de l'organisation compétente: obliger un territoire qui couvre 5 ou 6% environ des terres émergées et qui représente à peu près autant de la population mondiale (il s'appelle Union européenne) à ouvrir ses frontières à la production agricole du monde entier. Il a observé: ils doivent avoir bien faim et être bien démunis, ces pauvres Européens!
Pas du tout, avons-nous dû répondre; ils souffrent de suralimentation plutôt que du contraire.
Alors, il faut croire qu'ils ne sont pas en mesure de produire ce qu'il leur faut pour s'alimenter.
Au contraire, ils sont même exportateurs, et ils font cadeau chaque année de plusieurs millions de tonnes de blé aux pays les plus pauvres. Et ils sont déjà le principal importateur agricole mondial.
Quelle est alors l'utilité de leur imposer d'importer ce dont ils n'ont pas besoin et ne peut au contraire que leur nuire, alors qu'ailleurs des milliards d'hommes sont sous-alimentés?
La seule raison semble être que ces Européens sont solvables: ils peuvent payer.
Mais tous les commerçants du monde vont profiter de cette aubaine pour essayer de s'enrichir au détriment des populations sous-alimentées, et il n'y aura plus de production agricole dans l'Union européenne.
C'est assez facilement prévisible. Et pourtant la production de l'Europe est indispensable si l'on veut que cette toute petite partie du monde sauvegarde sa nature (ou ce qu'il en reste), sauve son environnement, ses traditions, ses paysages, et qu'elle puisse contribuer à combattre la famine ailleurs.
Au moins, les pays moins prospères et qui sont sous-alimentés tireront avantage d'une telle opération.
Pas du tout. On peut aisément prouver que les pays les plus pauvres, en produisant pour l'exportation, seront de moins en moins en mesure d'alimenter leur population et de plus en plus dépendants de l'extérieur.
Où est alors la logique de cette politique? Ne cherchez pas, nous avons dû répondre avec un certain embarras, il n'y en a aucune, sinon des intérêts commerciaux, des préjugés et une mauvaise information.
L'expansion des échanges vient en sixième position. Le lecteur perspicace aura peut-être compris que cette rencontre avec un savant extra-terrestre n'est pas historiquement prouvée. Autrefois, on l'aurait appelée un apologue, tendant à montrer que la nouvelle conception de l'agriculture et du commerce agricole que l'Europe a progressivement élaborée et qu'elle s'efforce de faire admettre dans les enceintes internationales, doit être encore approfondie et perfectionnée. Entendons-nous bien: ce qu'ont fait Pascal Lamy et Franz Fischler est déjà sensationnel. Ils ont sorti les notions fondamentales - caractère multifonctionnel de l'agriculture, nécessité de tenir compte des préoccupations non commerciales- du cercle restreint des prises de position européennes pour porter la bonne parole là où il le faut: M. Lamy à Genève, M.Fischler à la réunion ministérielle du groupe de Cairns. La nouvelle conception fait lentement son chemin dans le monde; il n'y aura plus de négociation "agricole" internationale visant tout simplement à l'expansion des échanges et négligeant les considérations et exigences environnementales, sociales et autres. Mais un effort supplémentaire est encore nécessaire, afin de compléter cette "révolution des esprits" qui tient compte de la réalité mondiale et des priorités véritables: sauver la terre du désastre et combattre la famine et la sous-alimentation. L'objectif doit être que chaque peuple ou ensemble régional soit en mesure de faire face à ses besoins alimentaires essentiels. Ceci implique que l'expansion des échanges agricoles doit être subordonnée aux objectifs prioritaires: autonomie alimentaire, préservation de la nature, sécurité et qualité de la nourriture, sauvegarde des traditions, des paysages et des modes de vie, viabilité de l'économie rurale. Si tel est l'ordre des priorités, le calcul est vite fait: l'expansion des échanges vient en sixième position. C'est aussi un objectif valable, après les cinq autres.
Monoculture, tristes campagnes…C'est pourquoi je considère comme positives les réticences et oppositions qu'a rencontrées l'initiative de la Commission européenne incluant tous les produits agricoles dans l'ouverture totale des frontières de l'UE aux pays les plus pauvres du monde. Que ce soit clair: si cet effort était effectivement profitable aux pays concernés, l'Europe devrait l'accepter. Mais justement, il n'est pas en phase avec les priorités citées plus haut. Les pays pauvres et sous-alimentés doivent être encouragés (et aidés) à produire pour leurs populations, non pour l'exportation. L'ouverture totale du marché européen les incite à la monoculture, au profit non pas des peuples mais de leurs chefs, des commerçants (européens y compris) et des entreprises multinationales. La monoculture pour l'exportation est un héritage de l'époque coloniale, elle a ravagé l'agriculture de subsistance dont ils ont besoin et qui existait auparavant.
Sans remonter à l'époque coloniale, voici le témoignage d'un agriculteur du district de Mbeere au Kenya, recueilli par le journal "Le Soir": "Dans le passé, chaque famille disposait d'un grenier pour stocker les récoltes et d'un petit cheptel d'animaux d'élevage pour sa consommation domestique. Tout cela a disparu avec l'introduction du tabac comme culture de rente. Les paysans ont abandonné les cultures vivrières parce que le tabac rapportait davantage. Les réserves de grain ont été abandonnées et les animaux aussi. On ne voit plus que des cheminées de séchage du tabac dans le paysage. Mais, après la libéralisation du marché du tabac, les revenus qui en découlaient ont chuté. Les villages manquent de tout alors que les récoltes sont bonnes. L'argent du tabac ne suffit plus à acheter les denrées de première nécessité. Comme les cultures vivrières ont disparu, les communautés de planteurs sont maintenant frappées par la famine."
L'association qui organise chaque année en Belgique l'Opération 11.11.11 pour financer des projets de lutte contre la faim, a consacré l'opération de l'année 2000 à des initiatives contre l'agriculture d'exportation, en expliquant: "les milliers d'hectares cultivés sont réservés non pas à la population locale mais à l'exportation." La monoculture, tristes campagnes, détruit la biodiversité, rend les pays pauvres totalement dépendants des importations ou de la charité internationale, enrichit le commerce sans aucun avantage durable pour les paysans locaux dont les intérêts sont totalement négligés. Les millions de tonnes de manioc importées par l'UE pour l'alimentation animale ont amené les paysans thaïlandais à utiliser pour cette culture 80% des ressources en eau, au détriment de celles nécessaires à leur survie. Le fait que les exemples cités concernent des pays qui ne sont pas dans la liste des plus pauvres ne change rien à la substance du raisonnement.
L'argent ? La question n'est pas là. Mais si l'initiative préconisée par M.Lamy n'est pas profitable aux pays pauvres, qu'en reste-t-il ? Elle est préjudiciable aux intérêts d'autres pays en développement (qui perdent leurs "préférences" sur le marché européen et n'ont pas manqué de protester vivement), et ruineuse pour la production européenne de riz et de betteraves. Certes, les services de la Commission ont analysé les effets prévisibles du projet; mais comment? En évaluant ce que pourra coûter au budget européen l'augmentation possible des importations. Or, la question n'est pas là. Il ne s'agit pas de calculer combien d'argent il faudra verser aux riziculteurs de l'UE pour compenser leur "manque à gagner", mais de savoir si l'Europe pourra encore produire son riz traditionnel, indispensable à l'équilibre écologique de certaines zones humides (et éventuellement pour relancer l'économie de la Camargue). L'argent en question, au lieu de le verser aux agriculteurs européens afin qu'ils ne produisent pas, donnez-le aux pays pauvres et sous-alimentés afin qu'ils développent leur agriculture de subsistance. L'évaluation uniquement en termes de coûts est l'une des maladies de l'eurocratie. Au moment d'évaluer les répercussions possibles de l'ouverture des frontières aux produits agricoles du Brésil et d'Argentine, les experts avaient calculé les indemnités à verser pour les pertes de production de viande, de fruits, de sucre, etc. en Europe. Et c'est sur la base de tels calculs que l'UE s'est engagé à réaliser une zone de libre-échange avec le Mercosur.
L'Europe a perdu la mémoire ? On dirait que l'Europe n'a pas de mémoire. Les prévisions sur les effets d'une mesure d'ouverture dans le secteur agricole sont toujours fausses, parce que le commerce international s'adapte et dès qu'une brèche est ouverte, il s'y précipite. Oubliée, l'expérience traumatique de la multiplication soudaine des importations de riz provoquée par le simple cumul de l'origine PTOM/ACP, qui était en train de détruire la culture rizicole en Europe et a obligé l'UE à une marche arrière précipitée. Oublié le désastre provoqué par la liberté d'importation du soja, qui a presque détruit l'élevage sur prairie, l'exploitation des herbages, la culture de la luzerne et d'autres plantes protéiques, alors qu'en même temps il est interdit à l'UE de développer par des aides sa propre production de soja. Oubliée la dure négociation avec la Thaïlande pour qu'elle limite ses exportations de manioc. Et qui interdirait aux pays moins développés producteurs de sucre de reverser sur le marché européen la totalité de leur production, même en provoquant une pénurie chez eux?
La nouvelle conception de l'agriculture implique la révision non seulement des règles commerciales mais aussi de la politique agricole européenne. Cet aspect, nous l'évoquerons demain. (F.R.)