Les limites des ambitions. L'UE doit faire confiance à la Suède. Le pays, son peuple et ses dirigeants le méritent. Mais en même temps elle ne peut pas lui demander ce qui est incompatible avec ses convictions, sa mentalité et ses projets.
Nous parlons, c'est évident, de la Présidence suédoise du Conseil communautaire. Faire confiance à la Suède signifie savoir que le premier ministre et les membres du gouvernement de Stockholm joueront en toute loyauté le jeu de la Présidence: respect des priorités et des calendriers convenus, efforts pour faire aboutir les dossiers controversés, disponibilité à suggérer des compromis fondés sur l'intérêt général européen et non sur l'intérêt national, respect de l'équilibre institutionnel, efficacité de l'organisation des travaux. Ne pas demander l'impossible signifie ne pas s'attendre à des initiatives institutionnelles ni dans le domaine de la politique étrangère ni dans celui de la défense (étant entendu que la Présidence suédoise respectera les orientations de Nice concernant la gestion des crises et la prévention des conflits, en mettant l'accent sur l'aspect civil). La Suède ne fait pas partie de la zone euro et ne préside donc pas les réunions de l'Eurogroupe (pour être plus précis: elle n'y participe même pas), mais elle se propose de contribuer à préparer loyalement, "en tant que pays de la Présidence", l'avènement de la monnaie unique.
Quant aux ambitions pour le futur, la "déclaration sur l'avenir de l'Union", inscrite dans l'Acte final du Traité de Nice, prévoit que le débat s'ouvre déjà sous présidence suédoise et qu'un premier rapport soit soumis en juin au Sommet de Göteborg; mais ce ne sera qu'un document préparatoire, et il faudra sans doute attendre la Présidence belge pour que les discussions entrent dans le vif du sujet. On pourrait se demander pourquoi la Suède n'a pas d'ambitions plus élevées pour l'Europe unie, pourquoi une Europe avec sa politique étrangère, sa politique de défense, sa monnaie et un poids à elle dans les affaires du monde ne l'intéresse pas davantage. Il faudrait, pour répondre, partir de l'équivoque initiale d'une opinion publique convaincue (en Suède comme au Danemark) d'adhérer à une construction essentiellement économique sans perspectives d'intégration politique. D'après certains documents récemment publiés, l'opinion publique britannique aurait été aussi partiellement abusée. Mais on ne refait pas l'histoire. L'objectif du débat sur l'avenir de l'Europe qui va s'ouvrir est justement de comparer les ambitions et les objectifs et de clarifier s'ils coïncident ou s'il faut s'orienter vers les "deux Europe".
Des priorités raisonnables. En attendant, dans ce contexte de réalisme raisonnable et d'ambitions modérées, le gouvernement suédois a annoncé avec suffisamment d'avance ses trois priorités: élargissement, emploi, environnement. Ce sont des priorités incontestables, à la condition -ainsi que l'a rappelé Romano Prodi - que la volonté d'accélérer les négociations d'adhésion ne sous-entende pas le souhait d'élargir l'Union pour la diluer et l'affaiblir. Quant au développement durable (c'est-à-dire une croissance économique qui ne détruise pas de manière irrémédiable les conditions et possibilités de vie sur terre), c'est une priorité non seulement européenne, mais mondiale; tout ce que la Suède pourra obtenir dans ce domaine sera précieux pour l'humanité entière. Le "programme de la Présidence" (reproduit dans le n. 2224-2225 de notre série EUROPE/Documents) met aussi l'accent sur d'autres priorités qui ne surprendront personne: bon fonctionnement du marché intérieur, progrès de l'espace de liberté, de sécurité et de justice, transparence, "souci d'efficacité économique et de modération budgétaire". Certains objectifs économiques spécifiques sont cités explicitement: la propriété intellectuelle (tout en encourageant les "importations parallèles" à l'échelle mondiale), les nouvelles règles pour les marchés publics, le plan d'action pour les services financiers, les progrès vers la "société de la connaissance", une "nouvelle stratégie" en matière de produits chimiques.
En attendant la Présidence belge… Il ne faut pas minimiser l'importance des dossiers cités. Ils déterminent en bonne partie la santé économique de l'Europe, avec une incidence directe sur la vie quotidienne des citoyens et sur la perception qu'ils ont de l'UE. Tout progrès sera le bienvenu. Mais il est évident que pour le grand débat sur l'après-Nice et sur l'avenir de l'Europe, il faudra attendre la Présidence belge. Pourquoi ne pas commencer à en parler tout de suite ? Pourquoi pas demain, dans cette rubrique ?