Bruxelles, 25/10/2000 (Agence Europe) - Une semaine après le sommet informel de Biarritz, les « valeurs » européennes, telles qu'elles sont énoncées en particulier dans la Charte européenne des droits fondamentaux et telles qu'elles découlent de l'existence du marché unique et de l'Union économique et monétaire, ont été discutées lors du colloque organisé les 20 et 21 octobre à Bruxelles par "Réalités Européennes du Présent" et le Mouvement Européen-Allemagne, avec l'appui de la Dresdner Bank.
"Réalités Européennes du Présent", a rappelé le président Jean-Pierre Gouzy en ouvrant les travaux, débattent régulièrement depuis 1967 des grands problèmes de la construction européenne. Pendant la séance plénière de vendredi après-midi, le président du Mouvement Européen-Allemagne (et président du Bundestag) Wolfgang Thierse a considéré la Charte des droits fondamentaux comme "un bon début", et a estimé que "l'économie sociale de marché" est sans doute l'un des plus grands succès de la construction européenne. Le ministre belge des Finances Didier Reynders a affirmé que l'Union économique et monétaire est aussi « un développement guidé par des valeurs », l'Union économique et monétaire « exprime des valeurs ». Pour M. Reynders, ce « bouleversement » qu'est l'euro « entraîne un besoin d'approfondissement politique »: la monnaie unique, selon lui, « apportera une pierre très visible à l'identité européenne ».
Michel Albert, membre du Conseil de politique monétaire de la Banque de France, en évoquant la Charte européenne des droits fondamentaux (qu'il a appelée systématiquement « la Charte de Nice », puisqu'elle sera proclamée à Nice en décembre prochain), a relevé l'Article affirmant que toute personne a le droit d'accéder à un service gratuit de placement. « Il y a quelque chose de bien européen là dedans », a-t-il estimé. Et il a esquissé une autre Charte, une Charte économique et sociale qui montre que, même dans ce domaine, on peut défendre des valeurs, et il a cité: i) le marché unique, avec ses « grandes politiques d'accompagnement »; ii) la politique commerciale ; iii) la « redistribution sociale et territoriale », par le biais de la politique agricole commune; iv) les politiques structurelles, et aussi l'euro (les pays méditerranéens ont fait de grands progrès pour y entrer). « Il y a dans ces politiques quelque chose qui ressemble à une valeur », a estimé Michel Albert ; v) la protection sociale (l'Union européenne est « la patrie de la protection sociale universelle », a remarqué M. Albert) ; vi) les services publics, la conception de l'entreprise, l'environnement (car cette Charte doit être « environnementale »).
Les rapporteurs des « ateliers » qui ont travaillé samedi matin ont tiré les conclusions des travaux sur les trois thèmes traités, à savoir:
"créer" des valeurs communes. Jean-Maurice Dehousse, l'un des députés européens membres de la Convention qui a rédigé la Charte européenne des droits fondamentaux, a souligné les « points positifs, parfois très positifs », de cette Charte, malgré quelques « manquements et frilosités ». En estimant que la méthode de la « convention » méritait d'être reprise, il a exhorté à « tirer les leçons des blocages » qui avaient été constatés. « Chaque fois qu'il y a eu des textes, on a progressé », a estimé pour sa part Jacques Moreau, d'"Europe et société", ancien député européen.
Par ailleurs, M. Dehousse a constaté que dans son atelier, la Commission européenne avait été citée seulement deux fois (dont l'une pour dire qu'elle avait tort parce qu'elle ne voulait pas que la Charte des droits fasse partie de l'acquis communautaire que les pays candidats doivent respecter). « Attention aux menaces de suffocation de la Commission », s'est exclamé le socialiste belge, pour qui maintenir un Commissaire par Etat membre dans une Union élargie, « c'est condamner la Commission elle-même »: imaginez-vous, a-t-il dit, une Commission avec sept commissaires yougoslaves et un allemand; avec trois baltes et un français… Par ailleurs, M. Dehousse a noté que la discussion s'était focalisée (notamment suite à l'intervention d'Otto von der Gablentz, Recteur du Collège d'Europe) sur l'enseignement « comme capacité d'engendrer des valeurs ». Il a beaucoup été question du Collège d'Europe, mais on n'a guère cité l'Institut Universitaire de Florence, a-t-il constaté.
« réaliser » des valeurs communes. Bruno Boissière, Secrétaire général de l'Union Européenne des Fédéralistes, a noté que, parmi les participants à son atelier, le député européen Ingo Friedrich, membre de la Convention qui a rédigé la Charte , était "un acteur encore émerveillé du travail accompli", alors qu'Udo Di Fabio, de la Cour constitutionnelle allemande, avait souligné le rôle essentiel que la Cour de Justice de l'UE aura dans les développements futurs. Avec la Charte, « on se rapproche de l'Europe des citoyens » et on donne une visibilité aux droits fondamentaux dans un ordre supranational », en rééquilibrant « au profit de la personne humaine » une construction qui avait été « très diplomatique ». Cet atelier a conclu que "l'Europe est maintenant mûre pour une Constitution". M. Boissière (qui voit personnellement une contradiction entre la dynamique déclenchée par la Charte et l'intention de ceux qui proposent déjà une nouvelle CIG pour 2004), a plaidé afin que les chefs de gouvernement de l'UE « tirent les leçons de la Convention » en décidant un calendrier et une méthode pour les prochaines réformes. M. Boissière a aussi noté que, pendant la discussion, Ludwig Schubert (ancien Directeur général adjoint aux affaires économiques et financières à la Commission) avait traité des « valeurs économiques » que sont la stabilité monétaire et le plein emploi: en l'absence de ces éléments, les "droits fondamentaux" énoncés dans la Charte ne pourraient pas se concrétiser.
« Vivre » des valeurs communes. Hartmut Marhold, Secrétaire général du Mouvement européen-Allemagne, a estimé que le « banc d'essai » des valeurs énoncées dans la Charte sera leur « crédibilité », et que cette « crédibilité » n'est autre chose que leur « justiciabilité ». M. Marhold a relevé aussi certaines contradictions, en rappelant par exemple que, alors que l'UE vient de se doter de cette nouvelle Charte, certains Etats membres n'ont toujours pas signé la Charte européenne des droits sociaux. Cette réaffirmation des valeurs arrive à un moment où, dans la politique européenne, le « calcul utilitaire » semble jouer « le plus grand rôle »; ceci est peut-être dû à une certaine « banalisation » venant du « changement de génération ».