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Bulletin Quotidien Europe N° 13845
INSTITUTIONNEL / Interview avenir de l'ue

élections législatives en Hongrie - selon Jacques Rupnik, une alternance politique ne suffira pas à transformer les structures du système Orbán

Jacques Rupnik est politologue, spécialiste de l’Europe centrale. Pour Agence Europe, il analyse les enjeux des élections législatives hongroises qui se tiendront dimanche 12 avril, alors que le Premier ministre national-conservateur, Viktor Orbán, au pouvoir depuis près de seize ans, apparaît fragilisé face à son opposant crédité de 49,4% des intentions de vote, selon la moyenne des derniers sondages : l'eurodéputé Péter Magyar (PPE), ancien membre du Fidesz - la formation de Viktor Orbán - devenu dirigeant du parti de centre droit Respect et liberté (Tisza). (Propos recueillis par Nithya Paquiry)

Agence Europe : Ces élections peuvent-elles rebattre les cartes entre la Hongrie et l’Union européenne (EUROPE 13845/2) ?

Jacques Rupnik : C’est surtout un test politique pour la façon dont Budapest conçoit ses relations avec Bruxelles, avec l’Union européenne. Et ces relations ont été tendues, marquées même par une certaine hostilité. On l’a vu dans la campagne : Orbán a parlé des « parachutistes de Bruxelles », de Bruxelles comme d’une menace.

Ce qui pourrait changer, si les sondages sont confirmés dans les urnes, c’est que la relation serait rétablie entre membres d’une institution commune, partagée. Péter Magyar l’a dit pendant la campagne : il est pro-européen, favorable à l’OTAN et à l’Union européenne. Donc, déjà, le ton va changer. Et pas que. 

Mais il faut parler avec prudence. Cela dépend de l’ampleur de sa victoire et du fait qu’il soit en mesure de constituer un gouvernement. S’il peut non seulement changer de ton, mais aussi entreprendre un certain nombre de mesures, comme lever le blocage sur l’aide à l’Ukraine, ou montrer dans son plan intérieur qu’il entend les reproches faits au régime Orbán, alors les fonds bloqués pour la Hongrie pourraient aussi être débloqués. C’est cela qu’il vise.

Viktor Orbán apparaît fragilisé. Est-ce le signe d’une usure du pouvoir ?

L’usure du pouvoir, certainement. C’est long, seize ans, en politique. Les pratiques - le népotisme, le clientélisme, la corruption... Tout cela joue. Il y a aussi le ralentissement économique et toute la question de l’énergie qui comptent.

Je ne dirais pas que la relation avec l’Union européenne en tant que telle est un facteur majeur dans un vote négatif. Cela peut jouer, surtout pour la jeune génération, qui souffre de cette image d’un pays qui se pose systématiquement en opposant. Mais ce n’est pas le facteur principal.

Orbán a aussi cherché à peser sur la scène européenne.

Son ambition n’était pas seulement de protester depuis Budapest, mais d’agir, de peser sur la politique européenne. Il a créé un réseau au niveau régional et plus largement au niveau européen.

Au niveau européen, il a contribué à former ce groupement des Patriotes. En raccourci, on pourrait dire : les nationaux conservateurs, ou les 'trumpistes' à l’échelle européenne. Il a commencé en Europe centrale, avec Robert Fico en Slovaquie (Premier ministre slovaque, NDLR) et Andrej Babiš (Président du gouvernement, NDLR) en République tchèque. La Pologne et la Hongrie formaient au départ un peu la cheville ouvrière de ce regroupement. La défection de la Pologne a été un fait majeur.

Mais son réseau reste plus large. Il y a des relations avec Geert Wilders (dirigeant du parti d'extrême droite Parti pour la liberté aux Pays-Bas, NDLR), des rapprochements avec Georgia Meloni (présidente du Conseil des ministres italien, NDLR), le soutien de Marine Le Pen (présidente du groupe d'extrême droite Rassemblement national à l’Assemblée nationale française, NDLR). Donc s’il perd les élections, son ambition de recomposer la politique européenne sera évidemment ébranlée.

Que représente Péter Magyar, dans une perspective européenne ?

C’est d’abord le candidat autour duquel pouvait se rassembler une opposition. Orbán a gagné quatre élections de suite. Il y a eu plusieurs tentatives de coalition, elles ont toutes échoué. Magyar, lui, a réussi à s’imposer.

Mais il faut rappeler qu’il est issu du Fidesz. Il a vingt ans de Fidesz derrière lui. Il vient de ce milieu-là. Donc il faut rester prudent. Quand on regarde de près, on voit qu’il ne rompt pas sur tout. La clôture frontalière mise en place en 2015 serait maintenue. Ils sont contre les quotas. Ils sont aussi contre l’idée d’une adhésion accélérée de l’Ukraine à l’Union européenne.

En revanche, il ne s’opposera plus, il ne mettra pas de veto à l’aide à l’Ukraine. Ça, c’est la bonne nouvelle pour l’Ukraine. Mais sur l’élargissement, la position est plus prudente : on verra plus tard. Rien ne presse.

Je dirais qu’il se rapproche d’une droite modérée, d’un centre droit européen, quelque chose qui n’est pas très éloigné du PPE.

Une victoire de l’opposition suffirait-elle à transformer le système ?

Le démantèlement est une affaire très difficile. Le seul cas qu’on ait, c’est la Pologne. Mais en Pologne, c’était huit ans, et non pas seize. Et même là, le démantèlement a été partiel.

La question est la suivante : comment démanteler un régime illibéral sans employer des méthodes illibérales ? Si on veut le faire en respectant toutes les règles, on risque de ne pas avancer beaucoup.

Le changement politique, changement symbolique, serait la chose facile. Les choses plus difficiles, ce sont les structures. Sans majorité des deux tiers (seuil requis au Parlement pour modifier la Constitution en Hongrie), il sera difficile de modifier les règles constitutionnelles ou les mécanismes de nomination.

S'il y a des domaines où il pourra aller vite, notamment l’audiovisuel public, qui a été totalement sous contrôle gouvernemental, dans l'ensemble, ce sera compliqué.

Il faut aussi dire que la justice hongroise n’a pas été complètement transformée, comme en Pologne, et qu'elle a gardé une relative autonomie.

Ce qui est le plus difficile, c’est l’imbrication entre l’oligarchie économique et l’appareil d’État. C’est là le système 'Orbán'. Les groupes économiques qui dépendent de l’État ou veulent travailler avec le secteur public doivent s’aligner. Et cela a ensuite un impact sur les médias.

Que devrait faire l’Union européenne en cas d’alternance ?

Il est important que le changement politique et symbolique à Budapest trouve un écho en Europe à la hauteur des circonstances. Il faut marquer le coup. L’Europe a été présentée comme un bouc émissaire, comme un fauteur de guerre. Il faut montrer que l’alternance est possible.

Mais cela ne peut pas être fait uniquement par la Commission. Mme von der Leyen n’est pas spécialement populaire en Hongrie. Il faudrait que le signal vienne aussi des leaders politiques européens.

Et il faudrait peut-être donner des preuves tangibles. D’un côté, Magyar débloquerait l’aide à l’Ukraine. De l’autre, on peut envisager qu'à mesure que des mesures seront prises, une partie des fonds bloqués pour la Hongrie soit débloquée.

Et si Viktor Orbán l’emporte ?

La campagne laissera des traces. Mais Orbán est un acteur très expérimenté. Sa méthode a toujours été la même : aller à la confrontation, puis négocier, puis chercher un compromis.

S’il est réélu, il sera évidemment renforcé. Il cherchera à consolider son rôle de fédérateur des droites nationales-conservatrices en Europe. Il aura aussi des soutiens extérieurs. Mais il ne peut pas aller trop loin. L’économie hongroise va mal et les fonds européens sont importants. Donc, il connaît les limites.

Il durcira le rapport de force, sans doute. Mais sans franchir complètement la ligne.

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