5, 4, 3, 2, 1… 18h02m16s. Comme prévu, à la seconde près - la fenêtre de tir permise pour ce lancement -, le lanceur Ariane 6, ses 60m de haut et ses 500 tonnes, a décollé vers le nord, mardi 4 novembre, depuis Kourou (Guyane française), avec à son bord le satellite Sentinel 1D, de 2,2 tonnes, du programme européen Copernicus pour l’observation de la Terre.
Depuis le site Toucan, à 5 km du lanceur, le silence s’installe, seul le décompte précédant le tir se fait entendre, puis, au loin, on voit les moteurs s’allumer et la fusée Ariane 6 s’élèver dans le ciel, suivie par un nuage blanc depuis le sol. Au bout d’une vingtaine de secondes nous parviennent le son et les vibrations du sol.
Mais la fusée est déjà haut dans le ciel et au bout de deux minutes, les propulseurs d'appoint (boosters) se détachent et retombent dans l’océan. Une minute plus tard, c’est la coiffe du lanceur qui se sépare du lanceur, quand Ariane 6 quitte l’atmosphère. S’ensuit une période d’attente. Après 34 minutes de vol, le satellite se détache d’Ariane 6 et est officiellement en orbite, une orbite héliosynchrone à 693 km. « La précision (du positionnement du satellite) est d'environ 200 mètres, c'est incroyable », a estimé David Cavailloles, CEO d’Arianespace.
Peu de temps après, les équipes de l’Agence spatiale européenne (ESA) ont reçu le signal d’émission du satellite. S’ensuivent les 'hourras' et les félicitations qui parcourent la salle de contrôle pour ce lancement réussi.
La réussite du lancement a été saluée, mercredi 5 novembre, par le commissaire européen à la Défense et à l'Espace, Andrius Kubilius, qui a estimé que ce lancement était « un rappel important de ce dont nous sommes capables lorsque nous travaillons ensemble », avec un satellite européen porté par un lanceur européen.
Le satellite Sentinel 1D est le quatrième de la série Sentinel 1, le dernier de cette génération. Il est équipé d’un radar à synthèse d’ouverture (SAR) en bande C, permettant de voir jour et nuit, à travers les nuages, aussi dans des zones comme l’Arctique et l’Antarctique. « Avec les deux satellites 1C (lancé en décembre 2024) et 1D, on repasse au-dessus du même point du globe tous les six jours au maximum. Sur la latitude européenne, c’est quasiment tous les deux jours », a expliqué Grégory Ladurée, ingénieur du système de la mission Sentinel à l’ESA, à Agence Europe. Le satellite avance à une vitesse de 7 km par seconde.
« Sentinel 1 permet surtout de voir des modifications qui se passent sur le terrain. En cas d’inondation, en faisant une comparaison entre des images avant et après, on trouve où il y a eu l'inondation. Même chose avec les tremblements de terre », avait expliqué Mauro Facchini, chef de l’Unité Observation de la Terre à la Commission européenne, le 30 octobre. Le suivi des glaciers, de la déforestation ou de la pollution maritime sont d’autres phénomènes observés par les Sentinel 1.
Surveillance renforcée des navires. Comme 1C, Sentinel 1D est aussi pourvu d’un système appelé ‘Automatic Identification System’ (AIS), qui permet une surveillance maritime plus pointue en termes de suivi des navires et de transport maritime. « C'est une antenne qui permet de recevoir les informations obligatoires générées par les bateaux qui indiquent leur position, leur vitesse, etc. En même temps, le radar peut voir les bateaux et, donc, en comparant les informations que l'on reçoit, on pourrait identifier les bateaux qui n’envoient pas ces messages », a expliqué Mauro Facchini. Cela pourrait permettre d’améliorer le suivi de la piraterie ou du transport illégitime, mais aussi des navires de la 'flotte fantôme' russe.
Après une période de calibrage de quatre à six mois - l’ESA espère déclarer le satellite pleinement opérationnel aux alentours d’avril 2026 -, Sentinel 1 D remplacera Sentinel 1A, lancé en 2014, et qui sera ensuite désorbité. Il y a quelques mois, Sentinel 1C avait remplacé Sentinel 1B, en panne (EUROPE 13541/27).
Le programme Copernicus s’appuie sur 12 Sentinel (dont le 1D) en opération. Si les Sentinel 1 sont équipés d’un radar, les autres sont pourvus d’autres instruments à leur bord, par exemple des observations optiques d'altimétrie, de radio et des spectromètres.
Tous ces Sentinel sont la propriété de la Commission européenne : une fois qu'ils sont développés, lancés et complètement opérationnels, l’ESA lui transfère la propriété de ces satellites. « Copernicus, ce n’est pas que des satellites, c'est surtout des services. Ce n’est pas simplement pour alimenter une composante spatiale, mais surtout pour faire des services qui puissent générer des produits à disposition des utilisateurs » du monde entier, a rappelé Mauro Facchini.
Il y a six services différents : un service sur l’observation de l'atmosphère, un sur les mers et les océans, un service qui regarde la gestion territoriale, un service pour la gestion de l'observation du changement climatique, un service en support aux protections civiles dans des cas des crises, et puis des éléments de sécurité, surtout pour ce qui concerne la sécurité maritime et l'observation des frontières.
Copernicus génère des données qui sont gratuites et disponibles pour tous, que ce soit des scientifiques, des institutions, mais aussi des entités privées. « On parle de plus que 25 téraoctets (TB) de données disponibles chaque jour », selon la Commission européenne. Les données sont gratuites, mais le marché des données d'observation de la Terre et des services à valeur ajoutée devrait atteindre près de 6 milliards de dollars d'ici 2033. Ses avantages sociétaux, environnementaux et économiques dépassent de 3,7 fois le coût du programme, selon la Commission européenne.
Par contre, l’accès aux données de l’AIS sera restreint et les données seront transmises à des agences telles que Frontex ou l’Agence européenne pour la sécurité maritime.
Poursuite du développement de Copernicus. Plusieurs satellites du programme Copernicus doivent encore être lancés. En 2025, avant 1D, deux Sentinel avaient déjà été lancés (4A et 5A) et Sentinel 6B devrait être lancé le 17 novembre, en coopération avec la NASA, depuis la Californie. Un Sentinel 3C pourrait être lancé en septembre 2026 sur Vega C. « La projection d'ici 2028 est de cinq lancements, et de 2028 à 2034 de 18 lancements », a ajouté Pier Bargellini, responsable du programme du segment spatial Copernicus à l’ESA.
L’objectif est en outre de développer des Sentinel de nouvelle génération. « L’idée est d'essayer de signer le contrat au plus tard début 2026. Nous sommes en train de finaliser tout ce qui est le processus d'approvisionnement et la négociation avec l'industrie. L'idée est de lancer (le 1er satellite) en 2032. C'est une nouvelle génération qui n'est pas la simple continuité de Sentinel 1 », avait annoncé Simonetta Cheli, directrice des programmes d'observation de la Terre à l'ESA, la semaine dernière.
Sentinel 1D est conçu pour avoir une durée de vie d’environ 7,5 ans, mais il aurait du carburant pour 5 ans supplémentaires. Selon M. Ladurée, l’objectif est de remplacer les Sentinel 1C et D d’ici 8 ou 9 ans.
Assurer l’avenir financier. Si l’avenir technique des Sentinel semble assuré, son avenir financier doit encore être décidé.
Lors du Conseil ministériel de l’ESA, fin novembre à Brême, l’Agence demandera à ses États membres de financer à hauteur de 850 millions d’euros les deux missions Sentinel 2 et 3 de nouvelle génération.
Viendront s’ajouter des financements de la Commission européenne, pour 2028-2034, en lien avec le prochain cadre financier pluriannuel, qui doit encore faire l’objet de négociations et d’un accord. « On a un principe de cofinancement pour le développement des missions Sentinel. Par contre, tout ce qui est opération, accès aux données contributives, lancement, c'est la Commission européenne qui finance », a précisé Pierre Potin, responsable de la mission Sentinel 1 à l’ESA. (Camille-Cerise Gessant)