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Bulletin Quotidien Europe N° 13706
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N° 135

Hezbollah

Avec cet ouvrage, le journaliste français d’origine algérienne Mohamed Sifaoui retrace tout d’abord la longue histoire de la milice chiite depuis ses origines en 1982, il y a plus de quarante ans. Avant de tordre le cou à un mythe qui continue à marquer les esprits : celui d’une organisation politique respectable dont se distinguerait un groupe terroriste, comme s’il n’existait aucun lien entre la première et sa branche « militaire ». L’auteur analyse enfin les conséquences de l’opération israélienne de l’automne 2024 et de la chute du régime syrien de Bachar al-Assad sur la milice libanaise, souvent et un peu naïvement présentée comme moribonde. « Si l’on doit prendre en compte aujourd’hui la menace de l’axe chiite, c’est parce que deux des acteurs – Hezbollah et Iran – sont nourris par la martyrologie et fonctionnent avec un logiciel jusqu’au-boutiste, et que le troisième – les reliquats du régime syrien, ceux qui n’ont plus rien à perdre et qui sont, pour certains, dans la nature – pourrait, ne serait-ce que par esprit revanchard, agir contre des cibles occidentales ou arabes », écrit l’auteur dans une introduction achevée avant les attaques américaines visant à la fois des centres de commandement et des installations nucléaires en Iran. Des attaques dont le succès mérite incontestablement d’être relativisé, mais qui, tout en affaiblissant passagèrement le régime des mollahs, ne peuvent que renforcer cette martyrologie.

Pour aider le lecteur à entrer dans l’histoire de ce Levant « complexe », Mohamed Sifaoui remonte à sa genèse post-Hégire. Il rappelle ainsi que les chiites se réfugient dans la montagne libanaise entre le 8e et le 10e siècle pour fuir des persécutions en Syrie, avant de descendre plus au sud jusque dans la vallée de la Bekaa et y consolider des implantations et s’y confronter avec les croisés dans une région stratégique durant les 12e et 13e siècles (1099-1291). En 1516, après la chute des Mamelouks, la région passe sous le contrôle de l’Empire ottoman, sunnite, qui leur vaudra de rester « relativement marginalisés » jusqu’au début du 20e siècle. « En résumé, écrit l’auteur, l’histoire sociologique de la vallée de la Bekaa, au cours des siècles, fut ainsi marquée par des vagues de migrations, la consolidation de l’autorité chiite locale et des périodes de répression et d’autonomie variables. Ces éléments ont contribué, au cours de siècles, à en faire un bastion qui persiste encore aujourd’hui. Les conditions de relative marginalisation, la dynamique de clan et l’ancrage dans des terres agricoles ont joué, de leur côté, un rôle clé dans l’identité de la Bekaa ».

C’est sur cette toile de fond historique, renforcée par le développement des divisions et des revendications confessionnelles au Liban et les effets de la création de l’État hébreu, que le Hezbollah va voir le jour, dans la clandestinité, en 1982, en puisant ses racines idéologiques et théologiques dans la doctrine iranienne, avant de se faire connaître officiellement trois ans plus tard.

« Contrairement aux formations politiques occidentales, qui se fondent généralement sur des principes laïcs, le Hezbollah puise directement sa légitimité dans une vision religieuse du pouvoir, inspirée des doctrines théorisées par les idéologues de Téhéran. En effet, le mouvement est porteur d’une vision eschatologique, exaltant la figure du martyre et présentant la lutte contre l’ennemi comme un ‘devoir sacré’ dicté ‘par le divin’. Contrairement aux partis politiques occidentaux, généralement circonscrits à un cadre national, le Hezbollah se revendique comme une force supranationale, s’inscrivant dans une lutte plus large au service de l’Oumma (nation musulmane). Cette milice représente donc un objet politique inclassable. Il constitue, à mon sens, un cas unique dans le paysage contemporain, oscillant entre mouvement terroriste, parti politique, milice armée et organisation transnationale à dimension religieuse. Son mode d’action est lui aussi particulier, puisqu’il repose sur une articulation entre pragmatisme politique et fidélité à une idéologie religieuse radicale, ce qui en fait un acteur singulier et difficile à appréhender à travers les grilles d’analyse occidentales traditionnelles », rappelle l’auteur.

« Le mouvement adopte, en apparence, une posture modérée et inclusive lorsqu’il cherche à s’intégrer au paysage politique libanais et à élargir son audience au-delà de la communauté chiite, et il entretient simultanément un discours radical, clairement violent, mais idéologiquement structuré lorsqu’il s’adresse à ses partisans et à ses cadres militaires. Cette adaptabilité discursive permit au Hezbollah de se positionner simultanément comme un mouvement islamiste radical et un acteur politique pragmatique capable de négocier et de coopérer avec d’autres factions libanaises. Ce double positionnement assura aussi au parti une capacité de mobilisation efficace au-delà de la communauté chiite, tout en lui permettant de naviguer dans un système politique pluraliste où les alliances intercommunautaires étaient cruciales », souligne Mohamed Sifaoui. Avant de rappeler qu’entre 1982 et 2000, « année du désengagement israélien du Liban Sud, le Hezbollah a mené près de 400 attentats, près de 300 au Liban et le reste à l’étranger ». « Même s’il n’existe pas de bilan précis, un comptage empirique permet d’affirmer qu’en huit ans, la milice a tué près de 1 500 personnes, dont un tiers de civils, lors de différentes opérations. Parmi les pays qui ont été visés, il y a eu l’Argentine, l’Arabie saoudite, Chypre, l’Égypte et Israël, pour ne citer qu’eux ». Et de poursuivre : « Entre 1985 et 1986, la France subit une série d’attentats sur son territoire. Ils sont commandités par l’Iran et coordonnés par le Hezbollah. On dénombre une dizaine de morts et plusieurs blessés. […] Les 27 et 28 juillet 1994, à Londres, des attentats sont commis contre des organisations juives et l’ambassade d’Israël. […] De plus, à la demande de l’Iran, le Hezbollah n’a pas seulement mené des attentats, il a aussi armé et financé des factions terroristes palestiniennes […] ; il ne faudrait pas oublier l’attentat de Burgas, en Bulgarie, qui a coûté la vie en 2012 à six personnes, dont cinq touristes israéliens. […] Le 22 juillet 2013, l’Union européenne décide de placer la seule ‘branche armée’ de la milice chiite sur sa liste des organisations terroristes. Mais la France décide de se distinguer de ses partenaires européens en entretenant un lien avec l’organisation. […] Le refus de la France et de certains de ses partenaires européens de qualifier le Hezbollah – tout le Hezbollah, car il ne peut être segmenté – d’organisation terroriste obéit à une volonté de rester sur une sorte de ligne de crête et de ne pas prendre le risque de se couper complètement du terrain libanais, sans oublier cette peur qui incite beaucoup de hauts responsables français à ne pas prendre le risque de se mettre à dos la milice chiite dont ils mesurent la capacité de nuisance à la fois au Liban et en dehors de celui-ci ».

« Même s’il s’agit d’une organisation terroriste, il serait réducteur de ne présenter aujourd’hui le Hezbollah qu’au travers de cet aspect. Il est bien plus que cela, et c’est de là qu’il tire sa force et sa dangerosité. C’est un mouvement à plusieurs tiroirs. La milice chiite fait de la politique, s’adonne à des trafics, elle est impliquée dans des affaires de banditisme, elle perpètre des actes terroristes, réalise des projets socio-éducatifs, tient des mosquées, publie des livres religieux, dispose d’un service de renseignement intérieur et un autre extérieur, a créé un service de protection rapprochée. C’est une sorte de cartel, fanatisé par la doctrine chiite, qui a mis la main sur une grande partie du quotidien des Libanais », souligne Sifaoui. S’y ajoutent, rappelle encore l’auteur, les actions d’aide à la reconstruction des habitations et au développement du Liban Sud qui, sous le couvert d’une assistance aux populations chiites victimes de la guerre, via une organisation baptisée Jihad al-Binna, a aussi servi à construire un réseau souterrain sophistiqué d’infrastructures militaires. Sont aussi peu connues les méthodes tout aussi sophistiquées de financement de l’organisation chiite qui impliquent la diaspora libanaise et des activités criminelles, dans certains cas, dans un vaste réseau de pays couvrant l’Europe, dont la France, la Belgique, l’Allemagne et les Pays-Bas, l’Amérique du Nord et l’Amérique latine ainsi que de nombreux pays d’Afrique. « Si le Hezbollah a besoin d’un milliard de dollars (au moins) pour faire fonctionner l’ensemble de ses branches (politique, éducative, culturelle, propagande, militaire, sociale, etc.), ses revenus annuels varient, selon les années, entre 1,5 milliard et 4 milliards de dollars, pour les périodes les plus fastes », selon des estimations des services de renseignement, indique l’auteur.

Selon un « repenti » dont l’auteur préserve l’anonymat, le Hezbollah pourrait « armer jusqu’à 30 000 hommes au Liban » et « environ 6 000 militants seraient répartis au sein des diasporas libanaises à travers le monde, parmi lesquels une centaine aurait reçu un entraînement spécifique, parfois en Iran, pour être en mesure de perpétrer des attentats, voire des opérations-suicides, si l’ordre leur était donné ». Interrogé par Sifaoui sur la situation en France, son interlocuteur affirme « connaître personnellement six individus ayant suivi ce type de conditionnement » et précise : « Cela ne veut pas dire qu’ils vont faire un attentat demain, mais si on le leur ordonne, ils le feront ». Pour autant, ce même interlocuteur « ne pense pas qu’ils cibleraient des intérêts français. Ils viseraient plutôt des intérêts israéliens en Europe ou des personnalités qui incarnent la communauté juive ».

« Les opérations de l’armée israélienne qui ont débuté les 17 et 18 septembre 2024, avec l’explosion des bipeurs et talkies-walkies des membres de la milice, suivie de l’élimination d’une grande partie de son état-major, en passant par la neutralisation de Nasrallah lui-même, son leader, le 27 septembre 2024, ont été plus qu’un revers, une véritable humiliation qui a impacté le moral de tous les membres de la milice, aussi bien ceux de l’intérieur, bien sûr, que ceux évoluant à l’étranger », constate l’auteur, qui estime que l’organisation a « subi des pertes humaines et matérielles considérables » et rappelle que, selon la Banque mondiale, le coût du conflit s’élève, pour le Liban, à au moins 8,5 milliards de dollars. Un cessez-le-feu est officiellement entré en vigueur le 27 novembre 2024, avec, en théorie, un redéploiement des Forces armées libanaises dans le Sud, qui peine encore à se concrétiser.

Désorganisé et affaibli par ces frappes israéliennes, mais également par la perte de son allié syrien, le Hezbollah n’est pas mort pour autant. « Il est très peu probable de voir la milice chiite renoncer à son rôle de leader de ‘la résistance à Israël’», et donc « de se défaire de toute action armée ». « C’est quelque chose que l’organisation pourrait envisager à court ou à moyen terme afin de prendre le temps de se réorganiser, de se reconstruire et de se remilitariser, mais certainement pas de manière définitive. […] Le Hezbollah sans action militaire et sans terrorisme n’est plus le Hezbollah », écrit Sifaoui, en estimant que « l’organisation va agir davantage dans la discrétion et privilégier, dans la stricte continuité de la doctrine chiite, la ‘taqiyya’, le double discours et la dissimulation ». Et de poursuivre : « Tant que ses forces militaires ne seront pas complètement reconstituées, la milice va préférer agir dans la clandestinité. Il est fort probable que l’organisation renoue avec des opérations clandestines non signées et vise des intérêts israéliens (mais pas seulement). D’un autre côté, ce que le mouvement sait faire, notamment avec le soutien des Gardiens de la Révolution, c’est donner naissance à un nouveau groupe terroriste, avec une nouvelle dénomination, qui agirait, en sous-main, pour le compte du régime iranien et du Hezbollah en visant, d’un côté, les nouveaux responsables libanais et, de l’autre, les intérêts de pays occidentaux et Israël. Il y a quatre parties qui ont intérêt à user de la guerre asymétrique et souterraine. Les rebuts du régime syrien, transformés en groupes mafieux clandestins, le régime des mollahs, le Hezbollah et les organisations terroristes qui agissent à Gaza. C’est dire que l’histoire est loin d’être terminée ».

« À travers ses coups répétés, l’armée israélienne vient d’offrir aux Libanais une opportunité unique qui, si elle est saisie, permettrait le rétablissement de l’État libanais. Pour cela, encore faut-il aboutir au désarmement de la milice chiite et renforcer ainsi les institutions légitimes, en premier lieu l’armée libanaise. C’est là une condition sine qua non, qui permettrait d’affirmer que l’organisation terroriste est véritablement détruite », affirme l’auteur. En écho, il cite l’ancien ambassadeur de France en Israël Éric Danon, qui estime qu’il faut réunir au moins trois conditions pour neutraliser politiquement et militairement la milice chiite : (1) « affaiblir et fragiliser le plus possible le régime iranien », principal soutien de l’organisation terroriste ; (2) « inciter les nouvelles autorités de Beyrouth [le président, Joseph Aoun, et le Premier ministre, Nawaf Salam] à procéder aux indispensables réformes de structure de l’État » afin que la population « reprenne espoir dans les institutions libanaises et s’éloigne du Hezbollah, responsable de nombre de ses malheurs » ; (3) s’assurer que « les Forces armées libanaises s’installent durablement au Liban Sud en lieu et place du Hezbollah, pour que celui-ci perde sa légitimité à disposer d’armement lourd ».

C’est ici que prend tout son sens la proposition irlandaise annoncée par le ministre des Affaires étrangères et de la Défense lors de la réunion informelle des ministres de la Défense de l’Union européenne, fin août à Copenhague. Encore faut-il que la mission de formation et d’équipement des Forces armées libanaises, susceptible de voir le jour, soit dimensionnée à la hauteur de l’enjeu et ne se borne pas à des cours sur les droits de l’homme et quelques véhicules et autres équipements de communication ou de protection individuelle. (Olivier Jehin)

Mohamed Sifaoui. Hezbollah – De Beyrouth à Paris, la milice prépare son retour. Les éditions du Rocher. ISBN : 978-2-2681-1174-2. 315 pages. 21,90 €

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