D’où nous venons
« Ancrée au carrefour de deux cultures, de deux langues, je n’ai jamais trouvé d’équivalent du mot allemand ‘Heimat’ en français », écrit Géraldine Schwarz à l’entame de cette vaste fresque historique de près de 500 pages. Et pour cause, ce « chez soi » renvoie à une dimension de l’identité, locale et régionale, une dimension de « pays » au sens du 18e siècle, que la France a cherché, depuis plus de deux siècles, à effacer, extirper, détruire. Aussi, ce mot-il est, à notre sens, particulièrement bien choisi pour évoquer les différences culturelles en Europe, l’immense richesse qu’elles constituent et les énormes difficultés de compréhension qu’elles véhiculent.
Puisant aux racines du romantisme, à moins de considérer qu’il en est lui-même l’une des racines, le concept de la ‘Heimat’ est « d’une grande force poétique et affective ». Il « raconte les liens émotionnels et sensuels que l’on tisse avec des paysages, des saveurs, des rituels, un dialecte », rappelle l’auteur, en soulignant qu’il est un acquis de la première partie de l’existence, qui au fil de celle-ci fera remonter « les souvenirs d’enfance [ou] les premiers émois de l’adolescence ». Parce que cette ‘Heimat’, on ne fait pas qu’y vivre ; elle vous colle à la peau. Pour le meilleur et pour le pire. Source de nostalgie (terme français qui relève ici de l’euphémisme) pour celui qui s’en éloigne trop ou trop longtemps – on parle alors de ‘Heimweh’ -, elle peut aussi devenir source d’enfermement, de repli sur soi et de xénophobie. Et être manipulée par les partis d’extrême droite, ce que l’AFD et d’autres ne manquent jamais de faire.
« L’Europe ne remplace pas cette attache au terroir qui nous a vus grandir, nous dit Schwarz, mais elle peut être une deuxième ‘Heimat’, le résultat d’un choix, celui de vivre selon des valeurs et un mode de vie hérités d’une histoire qui lie les Européens entre eux ». Pour sympathique que soit cette idée, elle se heurte, malheureusement, à deux écueils majeurs : d’une part, la dimension et la diversité de l’Union qui rendent extrêmement difficile de s’y projeter, et, d’autre part, l’idée de choix, difficile à réconcilier avec un concept traduisant davantage un état d’intégration. On ne choisit pas sa ‘Heimat’, on y nait, on y grandit ou on y vit suffisamment longtemps pour que naisse un lien fusionnel.
La journaliste franco-allemande n’en a pas moins raison de souligner que l’Europe est « fondée sur une histoire multimillénaire, faite d’ombres et de lumière, qui a structuré et continue de structurer nos normes sociales et morales, nos concepts, nos institutions, nos mentalités et nos pratiques ». « Les institutions et les symboles transnationaux ne sont que des coquilles vides s’il manque aux Européens la conscience de ce socle commun, indispensable pour bâtit un projet collectif », écrit Schwarz, ajoutant à juste titre : « L’ignorance de ce passé laisse le champ libre au détournement et au révisionnisme historique au service d’idéologies nationalistes et sectaires ».
« Plus nous remontons dans le temps, plus la cohérence d’une histoire européenne semble évidente face au cadre restreint de l’histoire nationale qui est une fabrication du 19e siècle. Depuis l’Antiquité, les frontières n’ont cessé de changer, les territoires de fusionner et de se fragmenter pour constituer des entités fluctuantes, où croyances, pratiques, langues se sont entremêlées », écrit l’auteur, qui a, sans nul doute, raison de vouloir « dégager des liens entre les pays, les peuples, les événements » au travers d’une saga historique qui couvre plus de 2 000 ans. Dans une approche transnationale et pluridisciplinaire. Et ce essai, malgré des approximations et quelques erreurs, offre une intéressante « Histoire des Européens ».
Conçu comme un triptyque, l’ouvrage s’ouvre sur une partie consacrée au christianisme, soulignant l’influence considérable qui a été la sienne dans tous les domaines, mais aussi combien il a structuré les institutions, le droit et les relations de pouvoir. Issu du judaïsme, le christianisme a fondamentalement modelé notre système de valeurs, rappelle l’auteur, non sans souligner qu’il fut aussi « instrumentalisé pour justifier les guerres, l’asservissement des peuples non européens, l’oppression des femmes, des savants, des juifs, des présumés hérétiques ». Tout en produisant également l’opposé : « l’humanisme, l’abolition de l’esclavage, la solidarité, les droits de l’homme, et une grande richesse artistique et intellectuelle ».
Dans une deuxième partie, consacrée au capitalisme, l’auteur raconte comment, « en 1602, sous l’impulsion de six grandes villes des Pays-Bas, plusieurs compagnies maritimes fusionnent au sein d’une Compagnie néerlandaise des Indes orientales, la VOC, qui obtient du gouvernement le monopole sur le commerce en Asie ». « L’idée est inspirée des Anglais, qui ont créé l’East India Company deux ans auparavant, à la différence que le capital de la VOC est dix fois plus élevé, avec 6,5 millions de gulden, soit l’équivalent de 64 tonnes d’or. Cette levée de capitaux a été rendue possible grâce à une innovation capitaliste majeure : la société anonyme de capitaux par actions. Cette structure autorise quiconque à participer au financement de la VOC à la hauteur de son choix, ce qui permet d’élargir à des milieux plus modestes le cercle des investisseurs traditionnellement réservé aux riches marchands et financiers, et donc d’attirer davantage de capitaux », écrit Schwarz. Et de raconter comment Jan Pieterszoon Coen réussira à établir un monopole néerlandais sur l’ensemble du commerce d’épices d’Asie. Ni les Portugais ni les Anglais ne pourront résister à la puissance de la VOC, qui, au milieu du 17e siècle dispose de 15 000 navires, équipés comme des vaisseaux de guerre, explique Géraldine Schwarz. En 1621, Jan Pieterszoon Coen « fait massacrer et réduire à l’esclavage la quasi-totalité des 15 000 habitants des îles Banda aux Moluques, pour les punir d’avoir continué à livrer aux Anglais leur trésor local, la noix de muscade », raconte l’auteur, qui ajoute que le Néerlandais va jusqu’à interdire la plantation du muscadier ailleurs qu’à Banda. Il fera de même avec le giroflier, réservé à la seule île d’Ambon, assurant ainsi le contrôle de la VOC sur les quantités en circulation sur le marché, et donc les prix.
À cette forme d’asservissement par les Européens de peuples lointains s’en ajoutent d’autres qui, avec le commerce triangulaire, la traite négrière et l’esclavage, réduisent l’homme à une marchandise. « Au total, entre douze et treize millions d’Africains ont été déportés vers les Amériques, dont 5,84 millions par les Portugais, 3,25 millions par les Britanniques, 1,38 million par les Français, 1,06 million par les Espagnols, 554 000 par les Pays-Bas, 111 000 par les Danois, 2 000 par les Suédois. Environ, 1,5 million sont morts pendant le trajet », rappelle Schwarz.
À ce capitalisme marchand viendra s’ajouter progressivement un capitalisme industriel, que l’auteur évoque au travers de la révolution industrielle, tout en convoquant John Adam Smith, Riccardo, Marx, Keynes, Hayek et Friedmann.
La troisième partie, consacrée à la liberté, débute par la genèse d’une démocratie athénienne, encore très limitée, au 6e siècle avant J.-C. Géraldine Schwarz rappelle que « Platon estime que le régime est particulièrement instable et injuste, ne donnant à personne la place qu’il mérite ». Et de poursuivre : « En traitant les êtres humains comme des égaux, il ne rend pas justice aux meilleurs et implique le risque de voir la cité gouvernée par des ignorants ou des populistes, déplore-t-il. Au nom de la liberté, n’importe qui peut faire et dire ce qu’il veut, remplir des fonctions politiques sans en avoir les compétences et prendre la tribune pour émettre des bêtises, des opinions aucunement fondées sur des connaissances. Platon distingue deux sortes de liberté : la bonne, qui se dresse contre la contrainte illégitime exercée par un tyran ou une puissance étrangère, et la mauvaise, qui s’oppose à l’autorité légitime du ‘meilleur’. En délégitimisant le savoir et l’expertise et en rendant les rapports d’autorité impossibles, une telle liberté mène au chaos, s’alarme le philosophe. Inquiète, la population se laisse séduire par un tyran qui, sous couvert de rétablir l’ordre, impose sa domination. Cette mise en garde n’a pas perdu de son actualité ».
Au passage, Géraldine Schwarz souligne que si Napoléon a laissé aux Français « le souvenir d’avoir un jour dominé l’Europe, qui nourrira durablement un certain ego nationaliste », « sa mégalomanie coûte la vie à près de trois millions de soldats français et européens – un bilan inédit préfigurant les guerres totales du 20e siècle -, et conduit à des réquisitions outrancières de biens, de vivres et d’impôts dans les pays occupés ».
Pourtant, Hegel, témoin du passage de l’Empereur à Iéna, décrit une « sensation merveilleuse de voir un tel individu qui, concentré en un point, assis sur un cheval, s’étend sur le monde et le domine ». Et dans sa philosophie de l’histoire, Hegel fera de la liberté « une puissance à l’œuvre indépendante de la volonté des individus, un ‘esprit absolu’ qui mène l’histoire ». « En dépit des apparences d’irrationalité qui caractérisent l’histoire de l’humanité, explique-t-il, il y a un chemin tracé par cet esprit de liberté qui finit toujours par surmonter les obstacles que les humains lui opposent. La liberté ne peut se réaliser que par la violence, selon le philosophe, car elle fait toujours l’objet d’un rejet dans un monde qui est à l’inverse de l’absolu qu’elle représente. Mais cet esprit sait faire usage des passions humaines pour s’imposer aux humains. Par exemple, Napoléon était certes animé de basses ambitions tel un désir de puissance, souligne Hegel, mais sa passion s’est mise au service d’un principe plus haut que lui ».
« Les révolutions de 1848 restent associées à un échec. Pourtant, elles sont totalement inédites : pour la première fois, des Européens se sont soulevés simultanément pour demander la même chose ou presque », observe encore Géraldine Schwarz, qui poursuit : « Le problème, c’est qu’en face d’eux, ils ont trouvé d’autres Européens tout aussi solidaires, mais souhaitant l’inverse : conserver l’ordre ancien. Face aux structures de commandement bien entraînées des pouvoirs en place, la spontanéité et la fraternité des insurgés n’ont pas fait le poids. Néanmoins, certains acquis des débuts de l’insurrection sont conservés : le suffrage universel masculin et l’abolition de l’esclavage en France, une Constitution en Prusse, en Autriche et au Danemark, l’abolition du servage dans l’Empire autrichien et la proclamation d’un État-nation en Suisse ».
À partir de 1833, le Royaume-Uni, puis la Suède, en 1847, et la France, en 1848, abolissent l’esclavage, suivis des Pays-Bas en 1862 et du Portugal en 1869. Mais cette abolition cèdera la place à une nouvelle forme d’exploitation coloniale sur fond de dépeçage de l’Afrique, rappelle l’auteur, avant d’évoquer les totalitarismes et les deux guerres mondiales du 20e siècle.
« Né sur les cendres des guerres et de l’oppression, le rêve européen a tenu nombre de ses promesses. Pourtant, l’UE a du mal à enthousiasmer ses propres habitants, au point de nourrir parfois l’opposé de ce qu’elle est censée servir : le nationalisme. Après avoir vécu des décennies sous le joug de l’Empire soviétique, certains pays de l’Est ont redécouvert la fierté nationale et répugnent à adopter certaines normes de l’UE en matière d’état de droit et de libertés, tout en bénéficiant de son aide financière. La revitalisation du sentiment national a également gagné l’Ouest, culminant avec le retrait effectif du Royaume-Uni de l’UE en 2021 », écrit Géradine Schwarz, avant de conclure : « Pour beaucoup de citoyens, le sentiment d’appartenance à l’Europe est réel, mais il reste vague. Prendre conscience de notre histoire commune, et comprendre combien chaque pays doit aux autres, en Europe et au-delà, peut à bien des égards raviver la foi dans un projet commun ». (Olivier Jehin)
Géraldine Schwarz. D’où nous venons – Ce qui nous unit, ce qui nous divise. Flammarion. ISBN : 978-2-0804-4281-9. 492 pages. 23,90 €