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Bulletin Quotidien Europe N° 13567
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N° 121

Albert Schweitzer

« Je reste convaincu que la vérité, l’amour, l’esprit pacifique, la douceur, la bonté sont des forces supérieures à toute force ». Cette citation, mise en revers de couverture de cette nouvelle biographie signée par l’historien Matthieu Arnold, nous donne à voir, dans un raccourci saisissant, ce qui anime le grand Alsacien du 20e siècle. En puisant aux meilleures sources, inédites pour certaines, l’auteur nous fait (re)découvrir les multiples facettes de celui qui fut tout à la fois médecin, pasteur, théologien, philosophe, musicologue et organiste. Écrivain prolifique aussi, traduit dans de nombreuses langues. Pourfendeur du nationalisme et précurseur de l’aide humanitaire, dans le droit fil de l’humanisme rhénan dont il est l’héritier, Albert Schweitzer a vécu plusieurs vies simultanément, souligne Matthieu Arnold, qui insiste sur son éthique du respect de la vie. Parce que le « Grand docteur », fondateur de l’hôpital de Lambaréné, au Gabon, et prix Nobel de la paix en 1953, « a d’abord été un prédicateur original et courageux, un exégète du Nouveau Testament hardi et un interprète de Kant et de Bach reconnu ». Ce sont d’ailleurs, aux côtés de nombreux soutiens qu’il recevra d’Europe et des États-Unis, ses œuvres littéraires et des centaines de concerts donnés à travers toute l’Europe qui contribueront dans une large mesure à financer son hôpital.

Élève de Charles-Marie Widor, organiste de Saint-Sulpice à Paris, Schweitzer sera, à l’instigation de ce dernier, l’auteur en 1905 d’un ouvrage sur Bach et l’interprétation de la musique du Cantor de Leipzig. Il y décrit un Bach « poète dans l’âme » qui approfondit le texte que devra illustrer sa musique, à la différence d’un Mozart « purement musicien », qui habille le texte d’une belle mélodie. « En général, nous sommes tentés de jouer d’un mouvement trop rapide les œuvres pour le clavecin, d’un mouvement trop lent, cependant, les cantates et les Passions. […] Si donc les mouvements de Bach ne s’éloignent pas autant d’un certain mouvement moyen que ceux de la musique moderne, ce mouvement moyen, en revanche, doit être dégradé jusque dans ses plus fines nuances », recommande-t-il aux musiciens.

Mais Matthieu Arnold nous rappelle aussi que Schweitzer est l’auteur d’un ouvrage sur les recherches concernant la vie de Jésus, « Von Reimarus zu Wrede », qui continue à être réédité et faire référence 120 ans après sa parution. « Armé de la thèse selon laquelle Jésus croyait à la venue imminente et surnaturelle du Royaume de Dieu, qu’il hâterait par ses souffrances, Schweitzer évalue [dans cet ouvrage] un siècle et demi de recherches à l’aune du critère eschatologique, mettant en pièce l’image traditionnelle d’un Jésus moralisateur et sentimental », écrit l’auteur. Albert Schweitzer loue les auteurs qui admettent les idées eschatologiques de Jésus et fustige ceux qui nient que le Nazaréen ait pu partager les attentes messianiques de ses contemporains ou spiritualisent ses conceptions. Schweitzer y critique notamment « le doux Jésus, les belles Marie et les mignonnes Galiléennes » d’Ernest Renan, tous « dérobés dans les vitrines des galeries d’art de la place Saint-Sulpice », estimant que Renan « ne vivait pas dans le monde simple et pur » du Nouveau Testament » et que « pour s’y sentir à l’aise, il lui fallait le parfumer de sentimentalisme ». Et Matthieu Arnold de poursuivre : « Schweitzer affirme avec force la différence entre Jésus, marqué par les conceptions juives de son temps, et l’homme contemporain ; Jésus, martèle-t-il, n’est pas un maître de morale qui nous serait familier. En replaçant dans son contexte ce juif d’il y a deux mille ans, la recherche historique, loin de le rendre plus proche, a accentué son irréductible étrangeté : elle a certes ‘défait les liens qui l’entravaient depuis des siècles au rocher de l’enseignement de l’Église’, elle s’est réjouie de le voir ‘reprendre vie’, ‘mais au lieu de rester sur place, il est passé devant notre époque pour retourner dans la sienne’. En d’autres termes, la quête liée à la méthode historico-critique, qui pensait pouvoir accéder au Jésus de l’histoire en le libérant de la gangue des dogmes qui l’emprisonnait, s’est révélée une impasse. Néanmoins, le fait que Jésus soit ‘retourné dans son époque’ n’a rien de tragique : pour le croyant, la relation avec celui-ci est de nature non pas historique, mais ‘mystique’ », selon Schweitzer, qui veut signifier par-là que « nous faisons l’expérience que sa volonté éclaire, enrichit et vivifie la nôtre, et que nous-mêmes nous nous retrouvons en elle ».

Alors qu’il délivre, le 6 janvier 1907, à ses ouailles de Saint-Nicolas un plaidoyer pour la mission, Schweitzer observe : « Nos États, que l’on vante tant pour leur civilisation, ne se comportent nullement en civilisés à l’extérieur ; au contraire, ce ne sont que des États prédateurs », rappelle Matthieu Arnold. Car, pour Schweitzer, « la seule civilisation véritable consiste à vivre en disciple de Jésus, pour qui l’être humain est toujours là en tant qu’être humain, en tant que quelqu’un qui a droit à notre aide et à notre dévouement ». Et le pasteur de conclure sur le thème de l’expiation, en lien avec la répression du soulèvement des Héréros, puis des Namas dans le Sud-Ouest africain allemand (l’actuelle Namibie), que l’on considère désormais comme le premier génocide du 20e siècle. Sur les 80 000 Héréros avant la guerre, il n’en restait plus que 15 000, dont 4 000 hommes, en 1909, rappelle Arnold.

Quelques semaines plus tard, Schweitzer critique « la fausse disposition à la paix [qui] domine […] les relations entre les États » et le nationalisme : « Les hommes de notre temps sont, les uns pour les autres, des Allemands, des Français, des Russes ou des Polonais, mais ils ne sont plus des hommes. La division entre les peuples est plus profonde que jamais. […] Il est certain que notre époque est sur la mauvaise voie, avec […] le faux patriotisme qui se répand partout, montant les hommes les uns contre les autres ». « En soi, le sentiment d’appartenir étroitement à un peuple est quelque chose de naturel, de beau et d’entièrement moral », dit-il encore, mais « chez les peuples de notre temps, l’amour de la patrie s’est mué en aveugle volonté de puissance ».

C’est le 26 mars 1913, à Bordeaux, qu’Albert Schweitzer et son épouse, Hélène, embarquèrent sur l’Europe, à destination de l’Afrique équatoriale et de Lambaréné. « Très vite, il lui fallut examiner chaque jour une douzaine de patients, lors même que ses 70 caisses de bagages se trouvaient encore à Port-Gentil », écrit l’auteur. Et rapidement, le nombre de consultations augmenta, voire dépassa 30 à 40 cas par jour. Fin 1913, il avait déjà traité « près de deux mille malades ». Mais l’histoire européenne rattrapa le couple Schweitzer « à l’orée de la forêt vierge ». « Dès le soir du 5 août [1914], ils sont informés qu’en qualité d’Allemands [l’Alsace est allemande entre 1871 et 1918 : Ndr.], ils sont en état d’arrestation », rappelle Matthieu Arnold, avant de raconter les différentes phases de détention qui vont se succéder pendant plus de quatre ans : après une assignation à résidence entre novembre 1914 et octobre 1917, ils sont contraints par les autorités françaises de s’embarquer à bord de l’Afrique, avant d’être successivement internés au « camp de concentration austro-allemand » de Garaison, dans les Hautes-Pyrénées, puis, à partir de fin mars 1918, au dépôt de Saint-Rémy-de-Provence, réservé aux Alsaciens-Lorrains jugés « d’attitude incertaine et de sentiments douteux ». Et c’est finalement, dans le cadre d’un échange de prisonniers que le couple finira par rentrer en Alsace, via la Suisse, le 19 juillet 1918.

Au lendemain de l’armistice, alors que les autorités françaises s’engagent dans une politique d’épuration – l’auteur préfère employer les termes de proscription et d’expulsion -, la première prédication de Schweitzer, qui retrouve ses fonctions de pasteur à Strasbourg, « ne résonne pas comme un cri de triomphe, mais elle a les accents d’une confession du péché ». « Traitant, sans distinction de nationalité, des soldats morts au combat, elle affirme : ‘C’est notre faute s’ils sont morts. […] On avait [avant la guerre] trop peu de considération pour la vie humaine, cette valeur mystérieuse et irremplaçable’. C’est pourquoi les morts ‘exigent de nous quelque chose’ : ‘que le respect de la vie et de la souffrance humaine – y compris à l’égard des hommes les plus humbles et les plus obscurs – soit désormais la loi d’airain qui régisse le monde ! », rappelle Matthieu Arnold, en soulignant que ce « respect de la vie » va devenir le « mot d’ordre éthique de Schweitzer ». Il sera au cœur de l’une de ses autres œuvres majeures, « La philosophie de la civilisation » parue en 1923.

Mais dès avril 1924, Schweitzer est de retour à Lambaréné, où il va construire un nouvel hôpital en s’affranchissant progressivement de la tutelle de la Société des missions. Critiqué, en particulier à la fin des années 1950, par des visiteurs occidentaux qui le jugent archaïque, colonial, voire insalubre, cet hôpital suit un modèle qui vise à l’inscrire pleinement dans son environnement. Au lieu de transposer en Afrique une structure à étages purement hospitalière, le docteur Schweitzer fait construire, essentiellement avec des matériaux locaux, des cases permettant d’accueillir les malades et les personnes qui les accompagnent. Celles-ci peuvent ainsi s’occuper de leurs proches et, par un service rendu à la collectivité hospitalière, contribuer à la prise en charge du malade, un vaste terrain (80 hectares) jouxtant l’hôpital servant à des plantations contribuant à l’alimentation de tous les « habitants » de ce village hospitalier. Si les animaux errants ou l’état de propreté de l’environnement a pu parfois choquer certains visiteurs occidentaux, le niveau d’hygiène et la permanente mise à jour des instruments, des techniques médicales et des médicaments a assuré en revanche de façon constante des taux de réussites au moins équivalents à ceux des meilleures structures hospitalières en Europe. Dès 1927, l’hôpital peut accueillir 250 malades et ce nombre ne cessera de croître. Si une large partie des patients y sont traités pour la maladie du sommeil, la dysenterie, la lèpre, la bilharziose, et que les interventions chirurgicales (700 durant la seule année 1938) portent très souvent sur des hernies et des cas d’éléphantiasis, l’hôpital développera aussi la gynécologie, avec une maternité, et une forme de prise en charge « douce » compte tenu de certaines pratiques de l’époque des personnes présentant des troubles mentaux. Les autorités gabonaises, qui ont construit un nouvel établissement sur place, ont aussi tenu à conserver l’hôpital du docteur Schweitzer, où ce dernier est décédé le 4 septembre 1965, et cherché, jusqu’à présent en vain (la dernière date de 2021), à le faire reconnaître par l’UNESCO.

Albert Schweitzer considère aussi que « le problème principal de la colonisation » est « l’application et […] la protection des droits de l’homme », rappelle Matthieu Arnold. Dès 1928, il appelle à « créer des rapports sociaux plus raisonnables que ceux que l’on connaît présentement » et énumère sept droits à respecter : (1) le droit à une habitation ; (2) le droit de choisir librement son lieu de résidence ; (3) le droit à la terre et à la jouissance des ressources qu’elle contient ; (4) le droit à la liberté du travail et du commerce ; (5) le droit à la protection des lois et à la justice ; (6) le droit de vivre dans le cadre naturel d’une organisation nationale ; (7) le droit à l’éducation.

Si le prix Nobel de la paix 1952 (année où il n’est pas décerné) lui est attribué en 1953 pour son œuvre médicale et humanitaire à Lambaréné, il s’engagera enfin dans les années suivantes dans un combat contre les essais et les armes nucléaires. Dès son discours de réception du prix Nobel, le 4 novembre 1954, il met en garde ses auditeurs contre les nouvelles puissances destructrices susceptibles de « provoquer des catastrophes menaçant l’existence même de l’humanité ». Au total, il lancera trois appels contre les armes nucléaires qui lui vaudront de nombreuses critiques aux États-Unis et même le lancement par le FBI en 1957 d’une enquête sur la Schweitzer Fellowship, l’organisation américaine de soutien à l’hôpital de Lambaréné, laquelle n’aboutira qu’à la conclusion qu’il s’agissait bien d’une entreprise purement humanitaire. Étonnamment, « l’engagement de Schweitzer contre les armes nucléaires n’a pas nui à sa popularité aux États-Unis : persona non grata du gouvernement Eisenhower, il n’en était pas moins, à la fin de 1958, la troisième personne que les Américains admiraient le plus au monde », souligne l’auteur. À sa mort, Martin Luther King écrivit : « Avec le Dr. Albert Schweitzer […] disparaît l’une des plus brillantes étoiles du firmament humain. Sa longue et riche carrière de savant et bienfaiteur de l’humanité constitue l’une des épopées du 20e siècle. Elle inspirera les générations futures. Il était l’une de ces rares âmes généreuses de l’Histoire qui se consacrent au bien des autres ». (Olivier Jehin)

Matthieu Arnold. Albert Schweitzer. Fayard. ISBN : 978-2-2137-1163-8. 508 pages. 25,00 €

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