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Bulletin Quotidien Europe N° 13556
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N° 120

Vers la guerre ?

Si cet ouvrage signé par le ministre français de la Défense ne répond pas vraiment à la question – mais qui pourrait le faire avec certitude ? -, il n’en souligne pas moins la dangerosité du monde dans lequel nous vivons. Et la nécessité pour la France - mais c’est aussi valable pour tous les autres pays européens - de prendre leurs responsabilités en termes de réarmement et de préparation de la société dans son ensemble face aux menaces multiples, complexes et de nature hybride qui ont une fâcheuse tendance à s’accumuler dans notre environnement. L’analyse à laquelle se livre le ministre français est certes lucide, mais elle est aussi profondément marquée par la personnalité de Sébastien Lecornu. Avec des accents gaullistes et une somme de citations du Général et de son ministre Pierre Messmer, qui, dans l’esprit de l’auteur, ont de toute évidence encore réponse à tout. Ce qui n’empêche pas Sébastien Lecornu d’afficher une loyauté sans faille au président Emmanuel Macron et de vanter les résultats de son action depuis 2017 et ceux auxquels il a lui-même contribué depuis son entrée en fonction en 2022. Un exercice de « bonne guerre », diront certains, jamais inutile pour conserver son portefeuille…

Fallait-il dès lors accorder de la place à cet ouvrage dans notre rubrique ? Oui. Tout d’abord, parce que cet essai reflète très bien l’état des esprits dans le microcosme de la défense française, y compris par la place qu’il accorde à l’OTAN, la seule organisation où il est relativement fréquent de croiser Sébastien Lecornu. Plus encore, par ailleurs, en l’absence de toute référence à une quelconque défense européenne ou au projet, aussi indéfini soit-il, d’une Union européenne de défense, au point qu’il faille s’interroger sérieusement sur le réel potentiel du ‘Livre blanc’ que le nouveau commissaire à la Défense, Andrius Kubilius, et la Haute Représentante, Kaja Kallas, doivent présenter dans deux mois.

« L’engagement financier de l’État est […] considérable depuis l’élection d’Emmanuel Macron : entre 2017 et 2030, nous aurons programmé le doublement du budget de notre défense en le portant de 32 milliards d’euros à 67 milliards d’euros. Mais la vérité est que nous ne sommes tout simplement pas d’accord entre responsables politiques sur ce qu’il convient de faire ! », observe d’emblée Sébastien Lecornu. Avant d’ajouter : « Notre place dans l’OTAN – quand il ne s’agit tout simplement pas de notre appartenance à cette organisation – ne fait guère consensus. Les coopérations industrielles européennes, pourtant nécessaires dans certains cas, comme avec l’aventure spatiale et la fusée Ariane, sont régulièrement la cible d’attaques de principe ».

« Au-delà du seul débat sur la règle de 2% du PIB que chaque pays membre de l’Alliance est censé consacrer à ses dépenses de défense [la France y est péniblement parvenue en 2024 : ndr], la question reste celle de la mise à disposition de forces concrètes susceptibles de participer à cette mission de dissuasion et de défense de l’Europe », explique le ministre, qui se targue de la participation de 2 000 militaires français à des opérations de l’OTAN sur le flanc est. Commentaire : une contribution relative au regard de l’étendue géographique, comme des contributions des autres alliés.

« Je suis convaincu, et mon équipe avec moi, que le domaine spatial est à la fois une condition des opérations – pour le renseignement et les télécommunications – et un champ de bataille à part entière », écrit, plus loin, l’auteur, avant de poursuivre : « Après avoir été longtemps en dehors de la confrontation directe, y compris pendant la guerre froide où un modus vivendi avait été trouvé entre l’Est et l’Ouest, on assiste ces dernières années au déploiement de stratégies hostiles désinhibées face auxquelles le droit international semble impuissant. À ce sujet, les révélations américaines sur un potentiel programme nucléaire spatial russe visant à anéantir tous les satellites sur une orbite doivent être prises au sérieux. De manière plus conventionnelle, les capacités d’agression contre les satellites se développent à une vitesse importante et il y aura bientôt deux catégories d’acteurs dans l’espace : ceux qui savent se défendre, y compris physiquement, et ceux qui restent vulnérables. Les habitants de notre planète connaîtront à coup sûr des actions dignes de ‘La Guerre des étoiles’. Au regard des capacités que mettent en place les autres puissances, la question se pose immédiatement de nos propres programmes offensifs et aucun moyen ne doit être exclu par principe de nos réflexions. La réussite en 2019 de l’essai de destruction de satellite par moyens balistiques réalisé par notre partenaire indien doit, a minima, nous amener à nous interroger ». Et Sébastien Lecornu d’ajouter : « La France [ou l’Europe, selon le point de vue où l’on se place : ndr] a la chance de disposer d’une industrie des satellites du meilleur niveau mondial, avec [le franco-italien] Thales Alenia Space et Airbus Defence and Space [division du groupe européen Airbus, dont le siège est à Munich], la coexistence de ces deux acteurs n’étant d’ailleurs pas sans entraîner quelques difficultés à l’export ».

Non sans honnêteté, le ministre reconnaît aussi que « si les lois de programmation militaire 2019-2025 et 2024-2030 apportent les premiers correctifs […], cet effort ne sera pas suffisant pour affronter [les] défis qui tournent autour de la même problématique : notre profondeur stratégique ». Et procédant par questions, il énumère : « Quelle est notre endurance dans un conflit de basse à haute intensité ? Pouvons-nous faire face à plusieurs crises concomitantes ? Que savons-nous faire seuls, et que pouvons-nous prendre en charge au cas où une administration américaine déciderait une mise en retrait, voire un désengagement de l’OTAN et donc du continent européen ? Quelles sont les ruptures technologiques susceptibles d’entraîner une rupture tactique ou stratégique qui mettrait à mal notre sécurité ? ». Autant de questions que tout responsable politique européen devrait se poser et auxquelles viennent inévitablement s’ajouter celles de l’interopérabilité et des chaînes logistiques.

Préférence européenne ? « Comme Emmanuel Macron l’a rappelé dans son discours de la Sorbonne, nous devons œuvrer à ce que les achats de matériel extra-européen par les membres de l’Union européenne se réduisent très fortement, alors que des solutions européennes – et en particulier françaises – existent dans la quasi-totalité des segments. Par ailleurs, aucun financement de l’Union européenne ne doit aller à des fournisseurs hors Europe. Ne faudrait-il pas augmenter fortement les droits de douane à l’entrée de l’Europe pour le matériel militaire ? Cet argent pourrait permettre de financer la dépense militaire des États… En tout cas, la France doit mener ce combat de bon sens ». Dans son intérêt bien compris, bien sûr. L’ennui étant que ses partenaires l’ont très bien compris aussi !

Autre morceau de bravoure : « Il existe depuis longtemps un décalage abyssal entre les ambitions affichées en matière de défense du continent européen et la réalité des moyens qui lui sont réellement consacrés. La Présidence française [du Conseil] de l’Union européenne de 2022 et son ‘agenda de Versailles’ ont permis de réduire cet écart en précisant mieux nos objectifs diplomatiques. La guerre en Ukraine et le réveil de l’OTAN, sortie de sa ‘mort cérébrale’, ont permis de faire le reste, c’est-à-dire de réinvestir militairement l’Europe, et notamment les États européens de la périphérie orientale, directement sous la menace russe. Mais ce n’est qu’un point de départ, le déploiement de quelques groupements tactiques ne saurait suffire et il faut que les pays de l’est de l’Europe engagent des efforts importants de modernisation de leurs armées et de leurs doctrines. Nous sommes actuellement ‘nation-cadre’ pour l’OTAN en Roumanie et nous nous devons donc d’être prêts dans la durée à déployer plusieurs brigades françaises et des moyens lourds en cas de conflit avéré ou potentiel avec la Russie. Cet effort doit aussi se coordonner avec les pays concernés de l’Europe de l’Est : si nous devons être prêts à nous engager totalement en cas de crise, nous n’avons pas vocation à suppléer les armées roumaines dans leurs missions ».

« Je suis sans doute l’un des membres de la majorité présidentielle parmi les plus ‘souverainistes’ et je fais toujours montre de beaucoup de prudence quand j’entends certains discours européens béats, tant ils semblent aussi sympathiques que peu réalistes », confesse Sébastien Lecornu, avant d’ajouter : « Pour autant, je ne doute aucunement de l’absolue nécessité de développer des coopérations militaires entre les pays européens. C’est notre histoire, cette coopération peut-être à notre avantage et, quand les intérêts de chaque pays sont respectés, cela fonctionne ».

Et de poursuivre : « Notre coopération avec les États voisins en matière de défense est une nécessité, non pas contre l’OTAN ou à sa place, mais de façon complémentaire. Nous devons aussi soigner notre relation de sécurité avec la Grande-Bretagne, pays dont le modèle d’armée ressemble au nôtre, avec une culture commune, des opérations extérieures et des menaces en partage, notamment dans le domaine maritime ou le terrorisme. En dépit du Brexit – ou de l’alliance AUKUS [entre les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Australie : ndr] -, nous devons demain nous appliquer à faire vivre coûte que coûte ‘l’Entente cordiale’, et plus précisément en matière de défense avec les accords de Lancaster House. Mon ancien homologue Ben Wallace, alors secrétaire d’État à la Défense conservateur, fut un solide allié en ce sens. Le nouveau gouvernement travailliste de Keir Starmer et le nouveau secrétaire d’État, John Healey, souhaitent poursuivre dans cette voie. C’est une chance ».

À noter au passage le portrait très amical que le ministre français fait de son homologue allemand, Boris Pistorius : « Personnage affable, européen convaincu, particulièrement populaire dans les enquêtes d’opinion dans son pays, Boris tranche avec les convenances traditionnelles outre-Rhin. Il multiplie depuis un an et demi les déclarations sur le fait qu’une guerre à terme avec la Russie est inéluctable. Il n’a pas de tabou sur le rétablissement éventuel d’un service militaire et se fait le militant d’un budget de la défense plus important, mais qui ne doit pas servir uniquement aux seuls intérêts allemands. Bref, s’il ne rompt pas avec les convictions pacifistes contemporaines de son pays, le moins que l’on puisse dire est que l’Allemagne a un ministre de la Défense lucide sur les réalités de son temps et sur les menaces qu’elles comportent ».

« La défense est – et doit demeurer – une compétence souveraine de chaque État membreNous avons néanmoins le devoir collectif de développer nos capacités industrielles de défense », affirme encore le ministre français, qui ajoute : « L’Europe est un marché commun, avec le partage de règles en matière environnementale, d’organisation du travail ou de gestion des capitaux. La période récente aura été marquée par un revirement salutaire. Il y a de cela seulement deux ans, de nombreux projets bruxellois visaient à entraver le financement des industries de défense via la taxonomie. Fort heureusement le contexte géopolitique a rétabli le bon sens en la matière, ce qui nous a permis d’écarter ces initiatives malheureuses. Mais, là encore, ce fut une alerte à prendre au sérieux. La période récente a même vu s’opérer de belles avancées sous la houlette du commissaire européen Thierry Breton ». Et de saluer pêle-mêle le Fonds européen de défense et l’instrument ASAP pour la production de munitions, en omettant (à dessein ?) EDIRPA (acquisitions conjointes d’équipements) et le programme industriel EDIP encore en gestation.

Conclusion : « Nous ne sommes plus en paix. […] Oui, la Russie entretient une confrontation avec l’Europe, et celle-ci a déjà commencé. Cette agressivité est unique depuis plus de trente ans, elle est complexe et n’emprunte pas les traits d’une guerre classique. Mais c’est une forme de guerre », écrit Sébastien Lecornu, avant d’ajouter : « Les modèles économiques et les interdépendances qui les accompagnent ont changé et la maîtrise des technologies est désormais plus disséminée sur la planète. La Chine n’est plus la Chine des années 1960, ni même celle de 1990. Les pays du Sud ne sont plus émergents, mais sont devenus des puissances économiques et militaires établies avec lesquelles il faut compter, comme l’Inde ou le Brésil. Les dynamiques au Proche-Orient et au Moyen-Orient s’organisent aujourd’hui davantage autour de l’Iran, loin des seuls centres européens ou américains. Quant à la diplomatie multilatérale, les Nations unies en tête, elle peine à produire ses effets, quand elle n’est pas tout simplement mise à l’écart. Ces constats nous imposent donc non seulement de nous réarmer, au sens strict du terme, mais aussi d’appréhender différemment la question de notre sécurité collective ». Face aux menaces « hybrides, sournoises, empruntant les canaux démocratiques et touchant davantage la vie des populations civiles », Sébastien Lecornu s’interroge sur la nécessité de « hâter la préparation de la société tout entière », ce qui n’est pas sans rappeler le rapport commandé par la présidente de la Commission européenne à l’ancien président finlandais Sauli Niinistö, même si l’auteur ne le mentionne pas. Répétant inlassablement que le réarmement « ne fait que commencer » et qu’il « nous faudra faire beaucoup d’efforts dans la durée ». (Olivier Jehin)

Sébastien Lecornu. Vers la guerre ? La France face au réarmement du monde. Plon. ISBN : 978-2-2593-2065-8. 286 pages. 20,00 €

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