Entré en fonction le 1er avril après avoir dirigé l’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne jusque décembre 2023, l’Irlandais Michael O’Flaherty, nouveau Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe précise ses priorités à Agence Europe. (propos recueillis par Véronique Leblanc)
Agence Europe : Vous êtes le premier Commissaire aux droits de l’homme à prendre vos fonctions dans une Europe en guerre. Comment abordez-vous ces circonstances d’une exceptionnelle gravité ?
Michael O’Flaherty : L’agression russe contre l’Ukraine est le plus grand défi auquel l’Europe est confrontée aujourd’hui.
Ce défi géopolitique est aussi - profondément - un défi en termes de droits humains. Ceux du peuple ukrainien, ceux des habitants des territoires occupés, ceux des enfants déportés en Russie, mais aussi ceux de tous les Européens, car si la Russie est autorisée à remporter la victoire, ce sera, d’une certaine manière, le début de la fin du projet de valeurs dans lequel nous nous sommes tant investis en Europe.
C’est pour cela que ma première visite aura lieu à Kiev dans les prochains jours.
La résurgence du conflit au Proche-Orient a provoqué dans nos sociétés une montée de l’antisémitisme et des attaques contre les musulmans. Comment les contrer ?
Dans le cadre de mon poste précédent, à l’Agence des droits fondamentaux de l’UE, nous avons périodiquement enquêté auprès de ces communautés et constaté des niveaux croissants de haine, d’exclusion et de danger physique. Je resterai très attentif à ces phénomènes sur lesquels j’attirerai l’attention par tous les moyens possibles.
La Cour européenne des droits de l’homme vient de prononcer un arrêt historique condamnant la Suisse pour inaction climatique, domaine que vous avez identifié parmi vos priorités dans le renforcement des droits humains. Comment envisagez-vous votre action ?
Tout d’abord, en agissant pour que la transition verte soit une transition juste. Tout le monde doit pouvoir y accéder, que l’on soit pauvre et marginalisé ou riche et inséré dans la société.
Ensuite, en m’appuyant sur ce récent arrêt qui m’encourage à traiter les questions environnementales en tant que questions de droits humains.
L’arrêt nous rappelle que les risques causés par la crise climatique concernent le droit à la vie tel que mentionné dans la Convention européenne des droits de l’homme. La Cour n’invente pas un nouveau droit. C’est un game changer pour nous.
Enfin, si nécessaire, je travaillerai à la mise en œuvre de l’arrêt, comme le prévoit le mandat de Commissaire aux Droits de l'homme.
Comment envisagez-vous l’articulation de votre précédent mandat à la tête de l’Agence des droits fondamentaux de l’UE avec votre poste actuel au sein du Conseil de l’Europe ?
Union européenne et Conseil de l’Europe doivent travailler ensemble pour défendre les droits humains.
À l’Agence des droits fondamentaux, j’ai appris l’importance des preuves, des données pour défendre nos revendications. Le travail statistique y est très important pour définir le problème à traiter et les progrès réalisés.
En tant que Commissaire, je ne dispose pas des mêmes ressources et je ne pourrai pas collecter les données de la même manière, mais je peux travailler directement avec les gouvernements et les encourager à le faire.
Autre point : l’Union européenne est sur le point d’adhérer à la Convention européenne des droits de l’homme. Il s’agit d’une évolution considérable et je jouerai de mon rôle de Commissaire pour l’aider à se conformer pleinement à la Convention, car elle ne fait pas tout parfaitement et a besoin d’être soutenue dans ce travail critique, tout comme les États membres.
Permettez-moi d’ajouter que si le partenariat doit être approfondi avec l’UE, il doit aussi l’être avec les Nations Unies et l’OSCE. Nous devons tous travailler de manière plus horizontale, être plus forts, plus unis que jamais.
L’ONU qui est de plus en plus accusée d’impuissance…
Je n’accepte pas cette affirmation selon laquelle l’ONU est arrivée au terme de son pouvoir et de son influence. J’ai travaillé pour cette organisation, j’ai vu ce qu’elle accomplit au jour le jour, discrètement.
Chaque jour, l’UNICEF améliore la vie d’un enfant et cela ne fait pas la une des journaux…
Nous ne devons pas la rejeter ou la sous-estimer, mais trouver les moyens de nous engager ensemble pour avoir un impact plus profond.
Quelles sont vos autres priorités ?
Deux questions sont sur ma table en ce moment.
Premièrement, celle de la défense des droits humains de la communauté rom, qui subit des niveaux de discrimination, de harcèlement et de haine totalement inacceptables.
Deuxièmement, celle des frontières européennes et de la gestion des migrations. J’observe avec inquiétude une tendance croissante à l’externalisation de la gestion des migrations, qui vise à impliquer des pays tiers ; cela soulève de nombreuses préoccupations en matière de droits humains.
Je suis déterminé à attirer l’attention sur ces défis dans les mois à venir.